À partir du Xe siècle, les cités italiennes en pleine expansion connaissent d’incessantes luttes politiques entre factions. Chaque famille cherche à placer ses membres aux postes importants de la cité, jusqu’à exercer sur elle un contrôle absolu (népotisme).
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- Le tirage au sort dans la République de Florence
- Le tirage au sort aux 17e et 18e siècles
- Pourquoi les révolutionnaires ont-ils préféré l’élection au tirage au sort ?
- La distinction entre élus et électeurs
- L’élection est-elle aristocratique ?
- Le gouvernement représentatif
- Le Parlementarisme
- La démocratie de partis
- La démocratie du public
Le républicanisme italien consiste donc essentiellement à trouver des outils pour empêcher la prise de pouvoir par une seule et même famille. Certaines cités, comme Gênes, choisissent d’élire une personnalité étrangère à la tête de la cité pour éviter les conflits d’intérêts avec les factions. L’objectif est d’instaurer des mécanismes neutres pour l’attribution des postes de magistrat importants.
C’est dans ce contexte que le tirage au sort fait son grand retour en politique, notamment dans la cité de Florence à partir du XIVe siècle.
La procédure du squittinio

Le squittinio est au cœur de la République florentine, puisqu’il permet d’attribuer les postes de magistrat, que ce soit les gonfaloniers (sorte de préfet chargé d’administrer un quartier de la ville) ou encore les membres de la Signoria, le conseil de la ville.
La procédure, volontairement complexe, se déroule en quatre étapes :
- Un comité de pré-sélection composé de membres de l’aristocratie choisit un grand nombre de candidats (entre 3000 et 6000) parmi les hommes qui paient des impôts dans la cité (50 000 à 90 000 citoyens, femmes et enfants inclus, selon les périodes).
- Un collège électoral est constitué en tirant au sort 12 consuls des 12 guildes marchandes de la cité, ainsi que 55 citoyens issus du borsellini (vu après).
- Le collège électoral élit 100 arrotti parmi les citoyens de Florence. Ces arrotti ont pour mission de choisir parmi les 3000 à 6000 candidats ceux qui sont assez dignes pour occuper les magistratures à renouveler. Lorsqu’un nom est choisi, il est mis dans un sac, dit borsellini.
- Les magistratures sont attribuées en tirant au sort des noms dans le borsellini.
Une règle particulière, le divieti, garantit qu’aucun poste de magistrat ne soit attribué deux fois de suite à un membre de la même famille. On retrouve donc, sur ce point, le concept de la rotation des charges chère aux Athéniens.
Si un processus aussi complexe a su trouver grâce aux yeux des Florentins, c’est justement parce qu’aucune famille n’était en mesure de maîtriser l’intégralité du processus et d’être présente dans tous les comités et collèges électoraux.
Dans la démocratie athénienne, les citoyens jugent eux-mêmes de leur compétence pour occuper un poste : s’ils ne s’estiment pas aptes, ils ne se portent pas volontaires au tirage au sort. À Florence, c’est d’abord le comité de pré-sélection (aristocratie), puis les 100 arrotti (représentation plus populaire) qui jugent de la compétence ou non des candidats. De cette manière, seuls des candidats compétents à leurs yeux sont admis au tirage au sort.
Débats de 1494-1495
Contrairement à la République de Venise, la République de Florence n’a pas su se perpétuer dans le temps : après une première période de 1328 à 1434 (106 ans), la République s’efface au profit des Médicis, puis revient timidement de 1494 à 1512 (18 ans), et enfin de 1527 à 1530 (3 ans).
Au retour de la République en 1494, les Florentins se posent très sérieusement la question de savoir s’il faut conserver la procédure du squittinio avec tirage au sort ou s’il faut au contraire instaurer une élection. Ce dilemme soulève d’importants débats entre les ottimati (aristocrates) et les popolani (le reste des citoyens), chacun cherchant le système qui lui est le plus favorable.
Dans un premier temps, les ottimati réussissent à imposer leur choix : conserver le squittinio. Ils pensent ainsi retrouver leur mainmise sur les institutions florentines, tout en empêchant le retour des Médicis qui ont le potentiel pour remporter des élections.
Dans un deuxième temps, les popolani commencent à exiger plus franchement l’instauration d’élections, car ils pensent que cela pourrait leur permettre d’accéder à davantage de charges de magistrat. Les ottimati, convaincus que l’élection leur serait aussi favorable – car ils avaient le prestige et l’argent nécessaire pour remporter les campagnes électorales –, finissent par consentir à cette réforme.
Dans un troisième temps, les popolani réussissent effectivement à se faire élire à certains postes, mais les ottimati ne tardent pas à jouer de leur influence pour les récupérer. Ainsi, les popolani changent leur fusil d’épaule et réclament le retour du tirage au sort et la procédure du squittinio. Ce changement est progressivement accepté au cours de l’année 1495.
Cette oscillation à tâtons entre élection et tirage au sort sert d’exemple aux observateurs de l’époque qui, dès lors, associent l’élection avec le governo stretto (aristocratie) et le tirage au sort avec le governo largo (gouvernement « populaire »).
Conclusion
Par leurs copieux débats théoriques, les Florentins redécouvrent la dimension démocratique du tirage au sort, comme les Athéniens l’avaient fait des siècles auparavant.
Par ailleurs, ce débat nourrira à son tour, quelques siècles plus tard, plusieurs grands penseurs qui se penchent sur la question du gouvernement idéal avant la période révolutionnaire.
Source
MANIN – Principes du gouvernement représentatif (p.74-88)
Bonjour, très intéressant, votre site.
C’est clair et bien écrit. Mais il me reste beaucoup à lire.
Un détail : la ville de « Gênes » prend un « s ».
Bonne continuation.
JWS
Merci d’avoir relevé cette coquille. Bonne lecture pour la suite !