Il existe un grand débat théorique quant à l’impact positif ou négatif que les discours des hommes et des femmes politiques peuvent avoir sur la délibération des citoyens (au sein du cercle familial, sur les réseaux sociaux, dans la rue, etc.). Dans un monde idéal, les citoyens pourraient s’affranchir de ces leaders d’opinion et discuter en ne se laissant convaincre que par la seule force du meilleur argument, comme le veut la théorie de la démocratie délibérative d’Habermas.
En pratique, cependant, cela n’a jamais vraiment lieu. On pourrait plutôt définir la délibération comme une forme de dialogue permanent entre une élite politique informée qui produit des discours et prend des décisions et une société civile qui écoute ces discours, discute de manière informelle, et exprime des préférences qui sont à leur tour entendues par l’élite. Une décision ne peut être qualifiée de légitime que si elle tient compte de ces préférences.
Certains observent cependant que ce dialogue est quasiment unilatéral : les discours politiques, qui sont souvent le fruit d’une stratégie bien pensée, visent à persuader en utilisant une rhétorique bien huilée plutôt qu’à convaincre avec des arguments raisonnés. De plus, l’attitude d’un représentant politique peut avoir des conséquences directes sur ses électeurs (susciter la haine des opposants politiques, notamment). L’opinion des citoyens est largement influencée par ce genre de discours.
Audrey Susin et Eduardo Ordonnez-Ponce, les auteurs de l’article, cherchent à savoir en quoi ces discours peuvent influencer positivement (en promouvant l’écoute et la compréhension de l’autre) les délibérations qui ont lieu notamment sur les réseaux sociaux, et si ces espaces obéissent à la force du meilleur argument ou, au contraire, sont sous l’influence des leaders d’opinion.
Méthode
Pour mettre ou non en évidence un lien entre les leaders et la délibération, les auteurs ont étudié les discours de Jacinda Ardern (ancienne Première ministre néo-zélandaise) et Judith Collins (ancienne cheffe de l’opposition face à Jacinda Ardern) qui communiquaient toutes les deux par Facebook Live, ainsi que les discussions entre citoyens sur ce même réseau social.
Trois moments clefs ont été étudiés :
- M1 Durant la campagne législative d’août 2020 (principaux sujets abordés : vaccination COVID, report des élections, éventuel confinement, impact de la pandémie sur l’économie) ; entretiens avec le public réalisés sur Facebook Live
- M2 En novembre 2020, après les élections (bulle immobilière) ; interviews réalisées à la télévision et retransmises sur Facebook Live
- M3 En mars 2021, lors du confinement (COVID) ; interviews réalisées à la télévision et retransmises sur Facebook Live.
Pour chaque moment clef, les auteurs ont retenu une interview/entretien de chacune des deux personnalités politiques, si possible avec le même interviewer, ce qui fait un total de six interviews à étudier, ainsi que les commentaires des citoyens relatifs à ces lives.
Pour évaluer la qualité de la délibération, les auteurs ont mesuré chaque intervention (des politiques interviewés d’un côté et des citoyens dans l’espace commentaire de l’autre) selon un ensemble de critères :
- La justification (les propos sont-ils justifiés ou sont-ils affirmés sans argument ?)
- Le contenu de la justification (les arguments s’appuient-ils sur une expérience personnelle, un groupe d’intérêt particulier, ou l’intérêt général ?)
- Le respect des groupes (les propos sont-ils irrespectueux envers un ou plusieurs groupes participant à la discussion, notamment les groupes politiques et les groupes sociaux).
- Le respect des propos (les propos sont-ils respectueux vis-à-vis des autres interventions ?)
- Le respect des contre-arguments (les propos sont-ils respectueux vis-à-vis d’une intervention qui est en désaccord direct avec eux ?)
- La recherche du consensus (les propos cherchent-ils à construire une proposition nuancée qui intègre des points de vue divergents ?)
- La réciprocité (les propos répondent-ils à d’autres propos ou sont-ils un simple monologue ?)
- Le nombre d’interventions
- Le nombre de méta-discussions (propos qui prennent du recul sur la conversation, par exemple en résumant les points de vue des uns et des autres ou en demandant des clarifications)
- Le nombre d’interactions sociales (salutations, excuses, approbation, etc.)
- Le désaccord (les propos sont-ils en désaccord avec la position du leader politique interviewé ?)
L’amalgame de ces critères permet de former un score DQI (Deliberation Quality Index).
Résultats

Le plus haut DQI des citoyens (0,59) s’observe dans le M1 avec Jacinda Ardern, c’est-à-dire lors de l’entretien sur Facebook Live. Il est associé avec un fort DQI du discours de l’ex-Première ministre (0,66).
De ces résultats, on constate que l’écart de DQI entre les citoyens et les leaders d’opinion est faible lorsque ces derniers participent à la discussion (M1), et qu’il est beaucoup plus important lorsqu’ils ne font que s’exprimer à la télévision sans interactions avec le public (M2 et M3). Cet effet s’observe autant pour Jacinda Ardern que pour Judith Collins. La délibération des citoyens est donc de moins bonne qualité lorsque les leaders politiques n’y prennent pas part.
Cet effet global peut s’expliquer de plusieurs manières si l’on s’intéresse aux différents critères qui composent le DQI. Tout d’abord, les interactions sociales de la part des leaders sont plus nombreuses sur Facebook Live que sur les plateaux de télévision et, concomitamment, les citoyens sont également plus cordiaux dans ce contexte.
Cet effet a probablement « pollué » les résultats concernant la justification des propos, car beaucoup de messages courts d’encouragements ou de salutations n’ont pas été comptés comme justifiés dans les Lives Facebook. Il est donc difficile d’établir un lien entre le fait que les leaders énoncent des arguments non justifiés et le fait que les citoyens en fassent autant.
En revanche, concernant les différents critères de respect, la corrélation est plus évidente : plus les leaders montrent une forme de respect envers leurs interlocuteurs, plus les citoyens sont susceptibles de faire de même dans les commentaires, entre eux ou à l’égard de l’intervenante politique. Cet effet n’est cependant observé que pour les Lives Facebook et ne se retrouve pas dans les discussions consécutives aux interviews télévisuelles. Concernant la recherche du consensus, les résultats sont similaires, bien que moins prononcés, car les citoyens sont globalement peu attirés par le compromis dans les discussions en ligne.
Conclusion
Pour que les leaders politiques puissent exercer une influence positive sur la qualité de la délibération des citoyens, ils doivent passer par un environnement dont ils ont la maîtrise. En effet, lors des interviews télévisées, les deux femmes politiques se sont vues imposer un rythme, un ton et des questions sur des thèmes qu’elles n’ont pas choisis, tandis que les entretiens sur Facebook se sont déroulés selon leurs règles. Les leaders ont en quelque sorte occupé le rôle de modératrice de ces échanges avec les citoyens, améliorant la qualité de la délibération, comme un facilitateur le fait dans le cadre d’une assemblée citoyenne.
Les représentants politiques ont donc le potentiel de rééquilibrer ce dialogue évoqué dans l’introduction entre une élite informée et des citoyens désireux de s’exprimer. Utiliser une « communication délibérative » inciterait les citoyens à délibérer dans de bonnes conditions et à mieux faire remonter leurs préférences politiques aux oreilles des élus.
Les auteurs mettent cependant en garde sur les résultats de leur étude : il est possible que la qualité de la délibération observée chez les citoyens ne résulte pas uniquement de l’influence des élus, mais aussi d’autres facteurs tels que le sujet de discussion ou encore le fait que certaines discussions comptaient davantage de partisans que d’autres.