Les types de facilitation dans les assemblées citoyennes

Si les études sont relativement unanimes sur le fait que la facilitation (animation et modération d’une discussion par un professionnel – le facilitateur) est propice à la qualité des délibérations, peu d’entre elles s’intéressent aux différentes formes de facilitation.

Dirk von Schneidemesser, Daniel Oppold et Dorota Stasiak, les auteurs de l’article, cherchent à comparer trois modes de facilitation connus dans la littérature scientifique. Pour ce faire, ils s’appuient sur un processus délibératif s’étant déroulé à Magdebourg, en Allemagne.

Les types de facilitation

La facilitation, quel que soit son type, a trois objectifs principaux :

L’inclusion de tous les participants dans la délibération. Certains individus peuvent monopoliser la parole et empêcher d’autres personnes de s’exprimer. Il a par exemple été démontré que les hommes s’exprimaient en moyenne plus longuement et coupaient plus fréquemment la parole que les femmes. Les facilitateurs, en posant des questions aux personnes isolées dans le débat, leur offrent l’occasion de donner une opinion qu’elles auraient eu du mal à exprimer seules.

L’interaction des participants dans un cadre serein. Le facilitateur peut par exemple décréter qu’au cours d’un débat, aucun participant n’a le droit de s’exprimer une seconde fois tant que tous les autres participants n’auront pas pris la parole au moins une fois. Il peut aussi placer les différents participants d’une façon à susciter le débat (en évitant les regroupements par affinité).

L’impact de la délibération. Il s’agit du résultat concret de la facilitation : instaurer une atmosphère sereine et propice aux échanges, faire avancer le groupe dans ses objectifs, ou encore provoquer la satisfaction des participants.

Les auteurs ont rangé les styles de facilitation en trois catégories déjà identifiées :

  • L’auto-facilitation : les participants sont uniquement mis au courant de leurs objectifs et du matériel à disposition. Il n’y a aucun facilitateur, les participants s’organisent comme ils le souhaitent pour délibérer.
  • La méthode multiple, comme son nom l’indique, consiste à user de plusieurs techniques de facilitation pour susciter la créativité des participants. Par exemple : matériels variés (tableau, paperboard, post-it de couleur, etc.), agencement de l’espace (grandes tables, petites tables, espace informel), si tous les membres d’un groupe ont la même opinion, leur demander de téléphoner à un proche qui pense différemment pour récolter son avis, etc.
  • La facilitation dynamique est une méthode connue et très précise, elle ne peut donc être mise en œuvre que par un facilitateur formé à cet égard. Elle est décrite dans la section des résultats.

La méthode

Pour tester l’efficacité des trois modes de facilitation identifiés, les auteurs les ont comparés dans le cadre d’une assemblée citoyenne locale à Magdebourg en 2019. 17 citoyens ont été tirés au sort, puis répartis dans trois groupes, un pour chaque méthode de facilitation (5 pour l’auto-facilitation, 7 pour la méthode multiple, et 5 pour la facilitation dynamique). Les participants avaient trois heures pour répondre à la question : « comment rendre le centre-ville plus attractif pour les piétons ? ». Ils avaient tous à leur disposition une « feuille de route » contenant quelques points clefs à passer en revue. Les recommandations devant ensuite être étudiées par la mairie de Magdebourg.

Les délibérations ont été filmées afin d’analyser les interactions des citoyens, puis, à la fin du processus, ceux-ci ont rempli un questionnaire sur leur ressenti lors des délibérations.

Les résultats

L’auto-facilitation

Face à l’absence d’encadrement, un participant s’est très rapidement imposé comme le « facilitateur naturel » du groupe, en préconisant une méthode de travail (chacun écrit ses idées sur le sujet, puis les idées sont mises en commun afin de conclure). Le langage non verbal des quatre autres membres montre que certains ne semblaient pas approuver cette méthode, mais faute de contre-proposition, elle fut suivie jusqu’à la fin du processus. Le « facilitateur naturel » a parlé durant 31,4 % du temps, bien que son rôle se soit de plus en plus effacé au cours de la délibération.

Un autre participant a joué le rôle de maître du temps, pour s’assurer de respecter les délais. Cela n’a cependant pas été un problème, puisque le groupe a terminé très en avance, après seulement 1 h 45 de discussions.

Une participante a quant à elle été désignée pour endosser le rôle de scribe, car « les femmes ont une écriture plus soignée » selon le commentaire d’un autre participant. Elle a régulièrement recadré les discussions pour avancer dans les différents points de la feuille de route et remplir les cases correspondantes, évitant que les échanges ne s’éparpillent ou restent trop superficiels.

Dans l’ensemble, cependant, les prises de position du groupe ne sont jamais apparues clairement, et aucun effort n’a été fait pour inclure l’ensemble des participants dans la discussion sur chaque sujet.

La méthode multiple

La facilitatrice a très rapidement mis les sept participants à l’aise en s’adressant à eux par leur prénom. La délibération a commencé par une réunion plénière, les chaises disposées en cercle. Durant quelques minutes, chacun s’est présenté, puis la facilitatrice a expliqué comment allait se passer la suite du processus. Elle a également donné quelques conseils aux participants quant à la façon de travailler en groupe, d’écouter les autres et de prendre la parole. Se sont succédé d’autres réunions, en grand ou petit comité, ainsi que des moments de réflexion individuels. Le processus était vivant, car la facilitatrice s’appuyait sur les idées des participants afin d’échafauder les prochaines étapes de la délibération.

Les participants ont été globalement satisfaits et se sont sentis inclus dans le processus qui a duré 2 h 30 au total.

La facilitation dynamique

Après un moment de présentation en cercle, les participants ont aligné leurs chaises sur une rangée face à la facilitatrice qui a installé quatre paperboards, le premier étant consacré aux « idées/solutions », le second aux « inquiétudes », le troisième aux « Informations/perspectives » et le dernier aux « questions/défis ».

L’originalité de la méthode est que les participants ne discutent pas entre eux, mais un à un avec la facilitatrice. Elle pose une question, puis donne la parole à un et un seul participant qui souhaite s’exprimer, tandis que les autres se contentent d’écouter. Cela permet de bien plus longues prises de paroles que dans les autres méthodes.

Chaque fois que les participants expriment une idée, la facilitatrice la note sur le paperboard correspondant, ce qui dégage progressivement une vue d’ensemble du sujet étudié. Elle s’assure de distribuer équitablement la parole, bien que chacun puisse s’exprimer autant de temps qu’il le souhaite une fois choisi. Elle peut poser des questions subsidiaires pour encourager les participants à développer leur propos, par exemple : « avez-vous une solution pour le problème que vous venez de décrire ? ».

L’analyse du langage non verbal montre qu’il était parfois difficile pour les participants de rester concentré lors des longues interventions des autres membres du groupe. Ils sont restés en session plénière durant quasiment tout le temps du processus, qui a duré 2 h 45, sauf les 20 dernières minutes où ils ont rempli les feuilles de route.

Comparaison des modes de délibération

Si l’on reprend les trois critères d’évaluation d’une facilitation (inclusion, interaction et impact), on constate qu’au niveau de l’inclusion, la facilitation dynamique est très efficace, car elle protège les interventions des participants des autres participants qui ne peuvent pas y réagir directement, leur permettant de livrer le fond de leur pensée. La méthode multiple est un peu moins efficace, car elle repose sur la compétence du facilitateur pour faire participer tout le monde. Enfin, l’auto-facilitation n’apporte aucune garantie à cet égard et se traduit le plus souvent par la monopolisation de la parole par un ou plusieurs individus au détriment des autres.

Cependant, quand on s’intéresse aux données sur le temps de parole de chaque participant, on remarque qu’il y a finalement peu de différence entre les trois modes de facilitation, contrairement aux constats précédents formulés par les auteurs. Et, quel que soit le mode de facilitation, les deux participants s’étant le moins exprimés sont toujours des femmes.

En matière d’interaction, la facilitation dynamique est perçue comme rigide et frustrante pour les participants qui ne peuvent pas réagir aux propos des autres, par rapport à la méthode multiple, plus libre. C’est cependant elle qui leur permet d’exprimer le plus de nuance dans leurs propos et, en définitive, de faire ressortir des perspectives variées sur la question posée.

Enfin, concernant l’impact, la facilitation dynamique et la méthode multiple ont permis aux participants d’apprendre globalement plus de choses que ceux ayant participé à la délibération en auto-facilitation.

Conclusion

Les auteurs ont montré que le mode de facilitation avait un impact direct sur le processus délibératif. Il n’existe cependant pas un type de facilitation parfait, chacun a ses avantages et ses inconvénients.

La facilitation dynamique est rigide, mais permet à chacun de s’exprimer pleinement. Elle pourrait donc être particulièrement adaptée pour les situations où les participants sont très intéressés par la question et sont prêts à quelques sacrifices (faire preuve de patience durant les interventions des autres) pour faire valoir leur opinion.

La méthode multiple, quant à elle, est vouée à créer des interactions presque amicales entre des personnes qui ne se connaissent pas afin de faire jaillir des idées. Les réponses au questionnaire montrent d’ailleurs que les participants qui ont été confrontés à ce mode de facilitation sont plus prompts que les autres à s’engager dans des projets citoyens. La méthode multiple pourrait donc être adaptée aux situations où les participants ne sont pas particulièrement motivés par le sujet et où l’objectif est de les intéresser à la politique et de créer du lien social.

L’auto-délibération montre qu’un facilitateur n’est pas indispensable, puisque ce rôle est souvent assumé par un participant avec l’assentiment des autres membres du groupe. La qualité délibérative s’en trouve affectée, sauf si les participants sont préalablement formés à la délibération et ont à disposition du matériel et une « feuille de route » pour les aiguiller. Elle conviendrait aux situations où le manque de budget empêche de recourir aux autres méthodes.

Source

VON SCHNEIDEMESSER, OPPOLD, STASIAK – Diversity in Facilitation: Mapping Differences in Deliberative Designs (2023)

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