Qui sont les professionnels de la participation ?

Avec le développement des assemblées citoyennes et autres budgets participatifs, ces 25 dernières années ont vu émerger un nouveau corps professionnel chargé d’organiser ces événements : l’industrie de la participation. En effet, les entités publiques qui sont à l’initiative des assemblées citoyennes n’ont, en général, pas la compétence pour les organiser et doivent recourir à des sous-traitants privés sur un marché de plus en plus concurrentiel.

Les « professionnels de la participation » (PP) ont un rôle déterminant, car ils ne se contentent pas de mettre en œuvre un processus démocratique (accueil des participants, animation, facilitation des échanges, etc.), ils le conçoivent dans ses moindres détails (mode de sélection des participants, mode de formation, mode de délibération, mode de décision, etc.). Pourtant, ils ne sont pas responsables des résultats du processus.

Dennis Friess et Nina Katharina Herff, les auteurs de l’article, s’interrogent sur les valeurs démocratiques portées par ces professionnels.

Méthode

Afin de distinguer plusieurs archétypes des PP, les auteurs se sont intéressés au cas de l’Allemagne qui utilise abondamment les processus délibératifs au niveau local (les « plannings cells ») en recourant à des PP. On dénombre pas moins d’une quarantaine d’organisations dans le secteur de la participation, qui vont des entreprises commerciales aux ONG en passant par des instituts académiques. Les auteurs ont ciblé 68 personnes appartenant aux entreprises privées, parmi lesquelles 40 ont participé à l’enquête.

Cette enquête a été réalisée selon la « méthode Q », souvent utilisée pour mettre en évidence des profils types au sein d’une population. Voici les différentes étapes de la procédure suivie par les auteurs :

  • Définition de 134 affirmations auxquelles les PP seraient susceptibles d’adhérer, par exemple « Mon objectif est de satisfaire mon client ». Cette liste d’affirmations est établie par les auteurs à partir de l’observation des PP et de recherches précédentes.
  • Réduction du nombre total d’affirmations à 48 pour ne retenir que les plus utiles aux fins de l’étude. Elles sont rangées en deux grandes catégories : 23 affirmations permettent de se faire une idée générale de la manière dont les PP perçoivent leur rôle (rapport au client, au citoyen, compétence, impact sur la décision, responsabilité, impartialité, etc.), et 25 concernent spécifiquement les valeurs démocratiques (décrites ci-après).
  • Distribution de l’enquête aux 40 PP qui ont dû ranger chacune des 48 affirmations dans une grille en forme de pyramide : plus la case est à gauche, moins le PP est d’accord avec l’affirmation (-5 points), et plus elle est à droite, plus il y souscrit (+5 points). Ce système oblige les répondants à classer les affirmations les unes par rapport aux autres.
  • Analyse des résultats avec la mise en évidence de corrélations entre les pyramides élaborées par les PP.

Les valeurs démocratiques qui sont mesurées dans le questionnaire se rangent en cinq catégories :

  • Les valeurs libérales se focalisent sur les droits individuels : de ce point de vue, la participation ne sert qu’à faire émerger les préférences des citoyens qui sont ensuite reprises par l’élite politique pour mettre en œuvre des réformes d’intérêt général.
  • Les valeurs fonctionnelles correspondent à une société où chaque individu à des fonctions et des compétences très diverses et où la décision publique nécessite une mise en commun de toutes ces expertises pour aboutir au meilleur résultat.
  • Les valeurs délibératives sont portées par la nécessité de débattre dans des conditions adéquates (voir l’éthique de la discussion de Habermas) afin de produire une décision démocratiquement légitime.
  • Les valeurs émancipatrices mettent l’accent sur la capacité des citoyens à évoluer à l’issue des processus démocratiques d’une part, et sur la nécessité de redonner du pouvoir aux groupes les plus marginalisés de la société d’autre part.
  • Les valeurs agonistiques se manifestent par le conflit d’idées. De ce pointe de vue, les processus démocratiques ne servent qu’à donner de la visibilité aux oppositions sous-jacentes de la société et, contrairement aux valeurs délibératives, elles ne prônent pas la recherche du consensus.

Résultats

Profil global

Les cinq affirmations avec lesquelles les PP sont le plus d’accord sont :

  1. (3,0 pts en moyenne) J’organise des processus participatifs pour que les décisions soient prises dans un cadre rationnel, équitable et transparent [valeur délibérative]
  2. (2,0 pts) Mon but est de rendre la démocratie un peu meilleure [perception générale]
  3. (1,9 pt) Mon objectif de long terme est d’améliorer les compétences politiques des citoyens [valeur émancipatrice]
  4. (1,8 pt) Généralement, je dois expliquer aux citoyens ce qu’il est possible de faire grâce à un processus participatif [perception générale]
  5. (1,7 pt) Généralement, je dois expliquer aux clients [les administrations publiques] en quoi les processus participatifs sont efficaces [perception générale]

À l’inverse, les cinq affirmations avec lesquelles les PP sont le moins d’accord sont :

  1. (-3,2 pts) Il y a souvent des conflits entre moi et le client [perception générale]
  2. (-3,1 pts) Il faudrait que l’industrie de la participation soit publique [perception générale]
  3. (-3,1 pts) Dans les processus participatifs, les citoyens agissent de manière raisonnable et rationnelle [perception générale]
  4. (-2,9 pts) La conception du processus n’a pas beaucoup d’impact sur le résultat final [perception générale]
  5. (-2,9 pts) Je suis également responsable du résultat final d’un processus participatif [perception générale]

Ainsi, les PP se perçoivent majoritairement comme des contributeurs de la démocratie, des vulgarisateurs aussi bien auprès des citoyens que des administrations publiques, avec un impact décisif sur les retombées d’un processus participatif, mais sans responsabilité personnelle.

Une analyse des différentes valeurs démocratiques montre que les PP embrassent les valeurs délibératives (1,8 pt en moyenne) et agonistiques (1,2 pt), et rejettent légèrement les valeurs fonctionnelles. Quant aux valeurs libérales et émancipatrices, elles ne sont que légèrement approuvées (respectivement 0,3 pt et 0,2 pt).

Profils types

À l’issue de l’analyse, cinq profils types se sont dégagés (28 des 40 PP rentrent dans un des cinq profils) :

Le facilitateur (25 % des PP) a pour objectif premier d’organiser un processus rationnel, équitable et transparent en gardant une certaine distance avec les citoyens pour respecter son devoir de neutralité. Le processus doit faire jaillir les conflits d’idées pour que les citoyens parviennent plus tard à un consensus.

Le contributeur au renforcement de la démocratie (17 % des PP) est un PP qui s’est donné pour mission de renforcer la démocratie en développant les compétences politiques des citoyens et en donnant la voix aux individus les plus marginalisés dans un cadre délibératif. Parallèlement, ils rejettent l’intégration des parties prenantes et des experts dans le processus participatif. Pour ce profil type, le client n’est pas l’administration, mais le citoyen.

L’entrepreneur (10 % des PP) est avant tout focalisé sur les besoins de son client et cherche à vendre les mérites des processus participatifs aussi bien aux administrations qu’aux citoyens. Selon lui, les citoyens ne sont individuellement pas capables de défendre leurs intérêts sans passer par ces processus. Il ne cherche pas la neutralité et a conscience d’avoir un impact considérable sur le résultat du processus.

Le professeur (10 % des PP) ressemble au second profil type dans le sens où il cherche lui aussi à renforcer la démocratie en développant les compétences des citoyens, mais pour le professeur, cet apprentissage doit se faire parmi les participants, grâce à l’échange d’opinions différentes. En ce sens, l’inclusion d’un maximum de parties prenantes et d’experts est bénéfique au processus, car les citoyens sont suffisamment rationnels pour distinguer le bon grain de l’ivraie dans les informations qu’ils reçoivent.

Le médiateur agonistique (8 % des PP) a pour mission de révéler les conflits latents parmi les participants, que cela mène ou non à une solution consensuelle. Pour ce faire, tous les groupes de citoyens doivent être représentés, notamment les plus marginalisés. Du fait de l’intensité des débats, le médiateur ne perçoit pas son rôle comme significatif dans les résultats finaux, il ne fait que mettre en présence des opinions opposées.

Conclusion

Les professionnels de la participation ont un impact direct sur les processus participatifs, il est donc judicieux de s’intéresser à leur rapport à la démocratie.

Les résultats de cette étude sont plutôt rassurants dans le sens où les PP se déclarent majoritairement tournés vers les besoins de la démocratie plutôt que les besoins de leurs clients ou des citoyens. Seuls les profils « entrepreneur » font défaut à ce constat.

Il faut cependant noter que les PP, en dehors des « professeurs », estiment que les citoyens ont une assez mauvaise capacité à délibérer. Ce n’est qu’une manière détournée pour les PP de mettre en valeur leur rôle dans l’encadrement des citoyens. Ils se considèrent comme des experts bien plus compétents que les pouvoirs publics.

Beaucoup d’auteurs craignent que la privatisation du secteur de la participation ne mène à un effondrement de la qualité démocratique des processus délibératifs, dans le sens où les résultats pourraient être orientés dans le seul but d’améliorer la crédibilité du PP, sans considération pour l’objet de ces processus. Les résultats de l’étude semblent contredire cette crainte, car peu de PP déclarent être sous pression financière et peu d’entre eux, à part les « entrepreneurs », ont une approche réellement commerciale.

L’étude montre que certains PP agissent en se considérant comme des instruments du processus démocratique (facilitateur, entrepreneur et professeur) alors que d’autres voient dans leur travail une manière d’appliquer une éthique qui leur est propre (contributeur au renforcement de la démocratie et médiateur agonistique).

L’absence de responsabilité ressentie par les PP alors même qu’ils reconnaissent leur impact sur les retombées d’un processus participatif est particulièrement troublante et appelle à réfléchir sur un éventuel code de déontologie propre aux professionnels de la participation.

Cette étude, bien évidemment, est limitée par le fait que les PP se sont auto-évalués et que leur profil réel diffère probablement du profil qu’ils s’attribuent. Cela constitue tout de même un point de départ pour de futures études, par exemple afin de chercher d’éventuels liens entre la forme des processus délibératifs et le profil des PP qui les ont élaborés.

Source

FRIESS, HERFF – The Doctors of Democracy: Self-Image and Democratic Values of Participatory Practitioners (2023)

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