Les réseaux sociaux sont-ils responsables de la polarisation du débat politique ?

Introduction

La polarisation de la politique, c’est-à-dire l’affrontement violent entre pôles d’idées, est un phénomène observable dans de nombreuses démocraties, et particulièrement aux États-Unis. Cette situation conduit généralement à une pauvreté du débat public, un blocage des politiques publiques et une perte de confiance généralisée envers l’État, d’où l’intérêt de chercher à comprendre ses origines.

On attribue souvent la polarisation à la montée en puissance des réseaux sociaux, car ceux-ci auraient tendance à favoriser la création de communautés politiques centrées sur elles-mêmes, abreuvées par un contenu qui, en vertu des algorithmes de filtrage, ne s’oppose jamais à leurs convictions. C’est précisément cette thèse de « la chambre d’écho » que l’auteur, Petter Törnberg, cherche à invalider.

Polarisation affective et alignement

La polarisation affective se manifeste par la haine que se vouent les partisans de chaque pôle. On peut la représenter par la distance qui sépare le niveau d’adoration de son propre parti et le niveau de dédain pour le parti opposé : plus elle est élevée, plus la polarisation affective est importante.

Normalement, l’opposition partisane contribue à la stabilité d’une société démocratique, tant que les partisans arrivent à s’accorder sur quelques sujets. Or, c’est précisément quand les différents partis politiques ne parviennent plus à se trouver le moindre point commun que la polarisation émerge.

Aux États-Unis, les multiples divisions sociales (religion, ethnie, classe, etc.) étaient au service de la cohésion tant qu’elles n’étaient pas alignées avec les partis politiques. Or, c’est justement quand ces groupes sociaux se sont majoritairement tournés soit vers les Démocrates, soit vers les Républicains, que la polarisation a commencé à prendre de l’ampleur. Ainsi, en plus de représenter une idéologie, les partis se sont mis à représenter une liste de groupes sociaux, alignant les conflits politiques et sociaux.

Contrairement à ce qui est parfois avancé, la polarisation politique ne réduit pas le conflit à quelques sujets politiques intenses. À l’inverse, elle l’étend en dehors du champ politique à d’autres thèmes qui sont liés à l’identité des groupes sociaux qui composent chaque pôle : modes de consommation, gouts artistiques, couleur de peau, niveau de langage, etc.

Polarisation et réseaux sociaux

Beaucoup ont critiqué la tendance des réseaux sociaux à créer un environnement dans lequel les opinions des utilisateurs ne sont jamais remises en cause et, au contraire, renforcées par la mise en avant de personnes et de contenus qui abondent dans leur sens. Cette « chambre d’écho » serait donc à l’origine de la polarisation politique grandissante de nos sociétés.

Cependant, les études suggèrent une autre réalité : certes, les utilisateurs ne relaient généralement pas le contenu avec lequel ils sont en désaccord, mais cela ne veut pas dire qu’ils n’y sont pas exposés. Les réseaux sociaux sont le lieu d’échanges politiques très intenses entre les différents pôles qui sont loin d’être des bulles hermétiques.

Une étude menée sur Twitter a montré que des individus exposés à des discours contraires à leurs convictions avaient tendance à se polariser davantage. Ce phénomène peut trouver une explication dans le domaine psychologique : la manière dont on reçoit un message est liée à notre perception du messager. Ainsi, on n’accorde pas de crédit aux paroles de quelqu’un avec qui l’on ne s’identifie pas, voire qu’on méprise. En conséquence, on cherche généralement à ressembler à ceux qui sont déjà comme nous.

Si les arguments de nos opposants ne nous permettent pas de remettre en question nos convictions, ils peuvent, à l’inverse, contribuer à les renforcer. Cependant, cet effet ne concerne qu’un nombre limité d’individus et n’a pas pu être démontré à grande échelle.

La rencontre entre points de vue opposés sur les réseaux sociaux n’a rien d’une délibération : les participants ne cherchent aucunement à comprendre sincèrement les motivations des autres ni à dialoguer dans le respect et la bienséance. Les arguments utilisés ne sont généralement pas rationnels et s’appuient souvent sur des sources réfutées par le camp adverse. Ces rencontres ne peuvent donc déboucher que sur une aggravation du conflit entre les différents pôles et une radicalisation de leurs membres.

Conclusion

Les divergences politiques sont saines et favorables à la stabilité sociale tant qu’elles sont diversifiées, autant dans leur nature que dans leur répartition sociale et géographique. La démocratisation des réseaux sociaux compromet cet équilibre, puisque tous les individus à travers le monde peuvent interagir en dehors de leur sphère d’influence locale et former des communautés politiques gigantesques qui, peu à peu, conduisent les différents groupes sociaux à s’aligner sur elles, gommant ainsi les diversités sociopolitiques locales.

Au fil de leurs interactions sur les réseaux sociaux, les partisans de ces pôles deviennent de plus en plus homogènes, car ils sont incités à ressembler à ceux auxquels ils s’identifient tout en ignorant, voire méprisant les arguments des pôles opposés.

Faute de permettre la tenue d’un débat éclairé, les réseaux sociaux sont devenus un lieu où une partie de l’identité sociale des individus se forme, ceux-ci étant incités à choisir leur camp selon les groupes sociaux auxquels ils appartiennent, de manière à disposer d’alliés dans la guerre qui les oppose aux autres pôles.

Source

TORNBERG – How digital media drive affective polarization through partisan sorting (2022)

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