Peut-on sauver la démocratie élective ?

Dans les chapitres précédents, Alexander Guerrero a mis en évidence les nombreuses défaillances de nos systèmes démocratiques. Avant de se pencher sur des alternatives plus radicales, il faut se demander s’il n’est pas possible de corriger les défauts actuels de la démocratie tout en conservant un système basé sur l’élection.

Combattre l’ignorance des électeurs

Que les citoyens soient correctement informés sur la situation politique de leur pays ainsi que les actions de leurs représentants est une condition indispensable au bon fonctionnement d’une démocratie. Or, comme nous l’avons démontré, cette condition n’est pas remplie, ce qui engendre de nombreux dysfonctionnements (irresponsabilité des élus, influence des intérêts privés sur la sphère politique et les médias, filtre partisan, etc.). Résoudre le problème de l’ignorance des électeurs serait donc salvateur pour la démocratie représentative. L’auteur envisage trois stratégies pour y parvenir.

Limiter la participation politique pour augmenter la capacité épistémique

Si les citoyens sont trop ignorants pour prendre des décisions, une première solution pourrait consister à restreindre le droit de vote aux individus les mieux informés et les plus compétents. Cette idée n’est pas nouvelle, elle peut prendre la forme d’une technocratie, d’une méritocratie ou d’une épistocratie. L’accès au droit de vote pourrait par exemple être conditionné à l’obtention d’un examen académique.

Bien entendu, ce genre de régime s’écarte sensiblement de l’idéal démocratique, notamment car il rompt avec la notion d’égalité politique. En outre, puisque le niveau d’éducation est souvent corrélé avec la richesse, les élus de ces systèmes seraient encore moins représentatifs que les élus actuels (que nous avons déjà jugés comme étant peu représentatifs, avec tous les effets néfastes que cela entraîne).

Améliorer globalement la capacité épistémique

Une proposition plus raisonnable consisterait à augmenter le niveau de connaissance de l’ensemble des citoyens via l’éducation publique, la création d’instituts de statistiques publics (comme l’INSEE) vulgarisateurs, l’ajout d’un « score de réputation » sur les posts des réseaux sociaux pour en estimer la fiabilité, le fact-checking en direct lors des débats entre candidats, etc.

Comme nous l’avons déjà mentionné, la régulation des médias privés par les pouvoirs publics peut créer un risque de propagande gouvernementale, réelle ou perçue comme telle. Et il y a peu de chances que les médias privés s’auto-régulent, car cela diminuerait le potentiel de divertissement de leur contenu.

Une autre option peut être trouvée du côté de la démocratie délibérative. Les sondages délibératifs de Fishkin ou les revues d’initiative citoyennes visent par exemple à tirer au sort un petit nombre de citoyens avant un referendum ou une élection afin qu’ils s’informent pendant plusieurs jours et mènent des auditions auprès des parties prenantes. Les conclusions de ces citoyens sont ensuite rendues accessibles à l’ensemble des électeurs afin de leur proposer une analyse objective des différentes propositions politiques en compétition et, donc, de mieux les informer.

Cependant, même si ces dernières solutions semblent prometteuses, elles seront toujours insuffisantes selon l’auteur pour combler l’ignorance profonde des électeurs dans leur système politique.

Réduire les exigences épistémiques demandées aux électeurs

Peut-être que le problème ne vient pas des citoyens, mais de ce que la démocratie exige d’eux. En partant de ce postulat, il serait utile de les laisser s’appuyer sur des intermédiaires pour prendre des décisions éclairées (médias ou partis politiques). Cependant, nous avons déjà démontré que c’était une solution largement insuffisante.

D’une manière plus radicale, on peut imaginer décentraliser le pouvoir et réduire la taille des entités à gouverner. En effet, plus l’échelon territorial est petit, plus les questions politiques qui se posent sont simples à comprendre. Cela peut s’observer dans les États américains de Nouvelle-Angleterre où les town meetings rassemblent de nombreux habitants d’une ville pour prendre des décisions locales.

Cependant, une telle stratégie aurait aussi des inconvénients : sans centralisation, la gestion de services publics tels que l’éducation, la santé ou la défense coûterait beaucoup plus cher. Et cette organisation ne changerait rien au fait que les problèmes politiques les plus importants sont d’ordre global, notamment le changement climatique.

Combattre la compromission des élus par des intérêts privés

Il s’agit de la deuxième source de dysfonctionnement de nos démocraties : la propension des élus à se mettre au service d’intérêts privés au lieu de satisfaire l’intérêt général. Pour empêcher ce phénomène dont nous avons déjà parlé, l’auteur envisage plusieurs pistes.

Revoir le financement des campagnes électorales

C’est souvent au moment des campagnes que les candidats s’associent avec des intérêts privés pour obtenir les financements nécessaires à leur élection. L’idée serait donc de mieux réguler ce financement, par exemple en interdisant aux entreprises de faire des dons aux candidats (c’est le cas en France, mais pas aux États-Unis), ou en laissant l’État prendre en charge les dépenses de campagne.

Selon l’auteur, cette stratégie n’aurait qu’un impact limité. En effet, la dépense n’est qu’une dimension du problème. C’est avant tout l’exposition médiatique qui détermine si un candidat a une chance ou non d’être élu. Et cette exposition ne s’achète pas, elle est accordée par les intérêts privés qui contrôlent ces médias aux candidats de leur choix.

Lutter contre le lobbying

Les intérêts privés peuvent aussi compromettre des élus au cours de leur mandat, que ce soit via des avantages en nature immédiats ou de la corruption, ou bien avec la promesse d’un emploi lucratif à l’issue de leur mandat. En réalité, c’est surtout de cette façon que les élus sont rétribués (davantage que lors des campagnes), du moins, aux États-Unis.

Mais réguler le lobbying n’est pas chose aisée, car il s’agit d’une activité nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie : les élus doivent être disponibles pour écouter les préoccupations des différentes parties prenantes, qu’il s’agisse d’associations de consommateurs ou de lobbyistes travaillant pour le secteur industriel. Interdire le lobbying serait donc dommageable et aurait même pour effet de rendre opaques des relations qui aujourd’hui sont au moins partiellement connues.

La seule réforme qui pourrait potentiellement avoir du succès est la réglementation plus stricte du « pantouflage », c’est-à-dire du passage du secteur privé au secteur public et inversement (un grand nombre d’élus et d’assistants parlementaires américains sont d’anciens lobbyistes, et de nombreux élus deviennent lobbyistes à la fin de leur mandat).

Lutter contre les inégalités

En changeant de point de vue, on peut se dire que le problème ne vient pas des élus, mais des intérêts privés. Si l’on parvenait à réduire les inégalités sociales, l’élite qui exerce aujourd’hui une influence considérable sur le monde politique n’existerait plus. Pour y parvenir, il serait nécessaire d’entreprendre des réformes fiscales redistributives ou encore d’adopter des lois antitrust pour empêcher la création de conglomérats trop puissants.

Au-delà du fait que ces réformes seraient très difficiles à mettre en œuvre, elles régleraient probablement une partie du problème concernant la compromission des élus par les intérêts privés, mais laisseraient entière la question de l’ignorance des électeurs.

Conclusion

Nous avons vu que plusieurs options s’offraient à la démocratie représentative pour évoluer, mais qu’elles étaient insuffisantes pour corriger ses défauts fondamentaux. Certaines problématiques comme le court-termisme ou la propension des électeurs à élire des élites semblent même indépassables, car liées à la mécanique de l’élection.

Considérant que nos systèmes politiques sont structurellement défaillants, l’auteur suggère une approche plus radicale qui met de côté l’élection pour s’intéresser à d’autres modes de représentation, notamment le tirage au sort.

Source

GUERRERO – Lottocracy, Democracy without elections : Modest responses and their limitations (2024)

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