La délibération en lotocratie

Après avoir présenté les institutions de base de la lotocratie et le processus de sélection des experts, Alexander Guerrero s’intéresse maintenant à la manière dont les membres d’une ATASS (Assemblée Tirée Au Sort Spécialisée) pourraient interagir et délibérer lors des travaux législatifs.

Trois modèles sont envisageables selon les contextes sociopolitiques :

  • une lotocratie silencieuse où les délibérations sont réduites à leur minimum, où chacun est invité à se forger sa propre opinion au regard des informations qu’il reçoit et où les propositions sont anonymes. Ce genre d’option serait particulièrement adaptée dans les contextes où il existe des fortes inégalités entre les citoyens, ainsi que de nombreuses formes d’oppression. En effet, dans ce contexte bien précis, la discussion pourrait induire des effets négatifs, tel qu’un biais d’intimidation par exemple.
  • une lotocratie sauvage où les interactions entre députés seraient totalement libres et où ils pourraient eux-mêmes organiser leurs débats. Cette forme conviendrait aux sociétés très égalitaires où l’opinion de chacun est valorisée, quels que soient ses attributs.
  • une lotocratie réfléchie qui se situe entre les deux extrêmes précédents et qui comprendrait des moments de discussion tantôt libres, tantôt encadrés par des facilitateurs, tantôt en assemblée plénière, tantôt en petits groupes.

Dans le contexte actuel de la plupart des démocraties occidentales, la lotocratie réfléchie est probablement l’option la mieux adaptée, c’est donc sur ce type de modèle que cet article va porter.

Les vertus de la délibération en petits groupes

Lorsque les ATASS doivent définir l’ordre du jour, se former auprès d’experts et travailler sur les projets de loi, il serait nécessaire de discuter en petits groupes, par exemple 30 groupes de 15 personnes.

Ces petits groupes s’organiseraient de la façon suivante : la parole serait attribuée à tour de rôle par un facilitateur afin de s’assurer que tout le monde soit sur la même longueur d’onde, notamment lors de la phase de formation. Chaque membre du groupe pourrait mettre en avant les arguments qu’il a trouvés particulièrement pertinents et que les autres n’auraient peut-être pas relevés ou compris de la même manière, ce serait aussi l’occasion d’échanger sur la manière dont ils se sentent ou non touchés par le sujet. Mais les petits groupes pourraient aussi se former de manière spontanée, par exemple lors des pauses ou du repas à la cantine afin de discuter dans un cadre plus informel.

Ce mode de délibération a quatre vertus distinctes :

Une meilleure assimilation d’informations

Assimiler les informations délivrées lors des auditions d’expert, de militants ou de parties prenantes durant la phase de formation risque d’être compliqué pour une majorité des participants, car cela demande une attention soutenue. Quiconque a été à l’école peut s’en rendre compte.

C’est la raison pour laquelle la délibération en petit groupe a un intérêt majeur : les uns identifient ce qu’ils n’ont pas compris et les autres apportent des clarifications. La capacité épistémique (capacité à comprendre le monde) de l’assemblée s’en trouve renforcée. Il serait envisageable de laisser des experts prendre le rôle de facilitateurs lors de la phase de formation, comme cela a pu être fait au cours de l’assemblée citoyenne de Colombie britannique (les facilitateurs étaient des doctorants en science politique, et le sujet concernait la réforme du système électoral).

Un partage d’expérience

Si les citoyens sont individuellement ignorants, ils détiennent chacun une petite partie de la connaissance globale du monde, liée à ses expériences et à son parcours de vie.

Selon des chercheurs comme Hélène Landemore, c’est en réunissant des individus aux parcours diversifiés que l’on peut aboutir aux meilleures idées, tandis que des groupes composés d’individus compétents, mais homogènes ont plus de mal à avancer. Il s’agit de la théorie de la diversité cognitive et de l’intelligence collective.

Or, la lotocratie, grâce à son organisation en petits groupes, crée l’environnement parfait pour tirer parti de cette intelligence collective. Pour mieux illustrer ce concept, on pourrait le comparer à un dîner : chacun apporte quelque chose à la table, le pêcheur du poisson, l’agriculteur des oranges, le promeneur des champignons, etc. Chacun partage ses denrées avec les autres et le dîner est plus raffiné que s’il n’y avait eu que des pêcheurs, par exemple, car aucun d’entre eux ne sait faire pousser des oranges ou ne connait les coins à champignons. Le tirage au sort garantit un maximum de diversité dans la composition de l’assemblée et des groupes, de sorte que chacun ait quelque chose d’unique à partager avec les autres et que son point de vue contribue à améliorer la réflexion globale.

Un échange de jugements moraux

Assimiler des informations et partager des expériences aident les députés à mieux cerner la question à laquelle l’ATASS doit répondre. Mais il ne faut pas oublier que cette question est d’ordre moral, c’est-à-dire qu’elle fait appel à des valeurs, et pas uniquement à des faits : en quoi un problème est-il plus important qu’un autre ? Quels sont les moyens moralement acceptables pour y répondre ?

Confrontés aux mêmes faits, les députés peuvent développer des solutions différentes selon leurs propres jugements de valeur. Encore une fois, l’intérêt du tirage au sort est de confronter des conceptions morales représentatives de celles qui existent dans la société. Le cas des assemblées citoyennes irlandaises illustre les résultats de cette démarche : confrontés à des questions morales (droit à l’avortement et mariage homosexuel), les membres de ces assemblées se sont réunis pendant plusieurs jours et ont cherché à comprendre ce qui justifiait la position des uns et des autres sur la question.

Discuter face à face, dans un cadre formel et avec des règles de bienséance empêche les participants de se polariser comme ils peuvent le faire sur les réseaux sociaux et de diaboliser leurs adversaires. L’opinion de chacun est écoutée avec respect et dignité. Le but n’est pas de convaincre l’autre de l’absurdité de sa pensée, mais de construire une solution commune. De plus, puisque l’échange de valeur s’accompagne d’un partage d’expérience, les individus sont plus prompts à ressentir de l’empathie, car la personne qui s’exprime ne cherche pas à faire des leçons générales, elle lie son point de vue avec son vécu.

Bien que les valeurs morales d’un individu soient difficiles à faire bouger, la délibération permet à certains participants de découvrir que leurs valeurs profondes reposent parfois sur un manque de connaissance, d’expérience ou d’empathie.

Les risques de la délibération

Les délibérations peuvent aussi se passer d’une façon bien moins idyllique : un individu peut monopoliser la parole, d’autres peuvent rester muets du début à la fin, et les échanges peuvent dégénérer en insultes. Tout le monde a déjà vécu ce genre de situation, que ce soit dans un dîner de famille ou lors d’un travail de groupe par exemple.

Ces désagréments empêchent d’aboutir à la moindre solution satisfaisante, et rendent parfois la délibération impossible, tant ils creusent les différences et créent du ressentiment parmi les participants.

Un autre risque important de la délibération est le besoin de conformité des individus. En voulant à tout prix faire partie de la majorité, certaines personnes peuvent travestir leur pensée pour mieux s’intégrer socialement au groupe, ce qui empêche d’atteindre l’intelligence collective et peut conduire à des résultats incohérents et épistémiquement douteux. Ce phénomène est amplifié quand le climat social est marqué par l’extrémisme et les discriminations de toute sorte.

Ces risques, cependant, concernent essentiellement la lotocratie « sauvage » évoquée au début de l’article. Pour les contrecarrer, il est nécessaire d’adopter des normes de délibération telles que :

  • la prise de parole à tour de rôle ;
  • avoir une discussion préalable sur la compréhension des faits et la définition des concepts clés ;
  • permettre à chacun d’expliquer en quoi tel argument ou tel fait mérite d’être pris en considération ;
  • encourager les individus à faire part des valeurs qui soutiennent leur point de vue ;
  • faire le lien avec l’expérience personnelle de chacun.

Il est également important de laisser des moments de délibération informels aux participants (pause, déjeuner) pour qu’ils puissent s’exprimer plus librement. Certains chercheurs proposent aussi de créer des groupes où une minorité de l’assemblée est présente en majorité, ce qui peut avoir pour effet de libérer la parole dans certains contextes.

L’écriture de propositions anonymes est aussi un bon moyen de laisser les participants s’exprimer sans filtre et sans craindre de ne pas être dans la majorité. La création de blue team/red team (groupes qui doivent défendre ou attaquer une proposition donnée, quelle que soit l’opinion de ses membres à l’égard de cette proposition) à certains stades du processus peut empêcher la polarisation de l’assemblée tout en encourageant l’empathie.

Le choix d’un mode de scrutin est aussi important pour éviter les divisions. Le vote unique transférable et le vote par approbation permettent par exemple de juger des options sans nécessairement créer un climat de concurrence féroce comme peuvent le faire les scrutins majoritaires.

De nombreuses autres règles de fonctionnement doivent être étudiées au regard du contexte sociopolitique du pays concerné. Dans les institutions de la lotocratie, une assemblée structurante dédiée à la délibération serait spécifiquement chargée d’évaluer ces règles et de les faire évoluer si nécessaire.

Conclusion

Le processus délibératif d’une assemblée dépend de son contexte sociétal. Pour nos démocraties modernes, on peut estimer qu’une délibération modérée par un ensemble de règles est souhaitable, car elle est susceptible d’améliorer la capacité épistémique et agentielle des assemblées en permettant à ses membres de mieux comprendre les enjeux en question et de mieux comprendre les raisons qui poussent leurs pairs à adopter tel ou tel point de vue sur celle-ci.

Source

GUERRERO – Lottocracy, Democracy without elections : Deliberation and discussion (2024)

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