Militantisme et démocratie

Dans le chapitre précédent, nous avons vu que nos réseaux épistémiques, c’est-à-dire nos façons de nous informer, étaient affectés par le filtre du divertissement : nous préférons les contenus plaisants à consulter, quand bien même ils nous informent peu ou mal. Dans ce chapitre, Alexander Guerrero s’intéresse à un autre filtre qui restreint et biaise notre façon de voir le monde, celui du militantisme.

La polarisation partisane

Établie en 1954, la loi de Duverger énonce que dans un système électoral basé sur le scrutin majoritaire, l’offre politique a tendance à se réduire à deux partis seulement. Le cas le plus emblématique est celui des États-Unis où les démocrates et les républicains s’affrontent sur tout le territoire, sans qu’aucune alternative viable ne parvienne à s’imposer. Cette loi a cependant quelques exceptions, par exemple le paysage politique de la France est aujourd’hui (2025) divisé en de nombreux partis différents.

Selon la théorie de l’identité sociale, les êtres humains ont un besoin naturel d’appartenir à un groupe social, car cela leur procure du bien-être. Notre propre identité est souvent définie par les groupes auxquels nous appartenons et il nous arrive fréquemment de nous comparer aux autres groupes, généralement avec un raisonnement biaisé en faveur du nôtre.

Appliquée au cas des partis politiques, cette théorie se traduit par une scission de la société en deux groupes distincts (dans les pays qui suivent la loi de Duverger). Chaque partisan est biaisé en ce qu’il sur-évalue les informations qui viennent de son parti et sous-évalue celles qui viennent du parti adverse.

Cette confrontation entre en résonance avec le filtre du divertissement dont nous avons parlé précédemment, car les membres d’un groupe trouvent plaisir à voir un de leurs représentants tenter d’humilier un opposant lors d’un débat, sans véritable intérêt pour les sujets abordés au cours de la discussion.

La polarisation partisane va bien au-delà du champ politique et se retrouve dans notre vie quotidienne, comme le choix d’un lieu de vie, d’un conjoint, d’un travail, d’un loisir, d’une école pour nos enfants, ou encore d’une religion, puisque l’on préférera toujours nous retrouver en présence d’autres membres de notre parti favori plutôt que du parti adverse. Dans ces environnements de plus en plus politiquement homogènes, chacun se sent libre d’exprimer son dégoût, voire sa haine pour les partisans de l’autre bord, entraînant un cercle vicieux de la diabolisation.

Le filtre partisan

La polarisation n’engendre pas que de la haine pour le parti opposé (et pour tous les médias et les experts qui sont supposés être affiliés à ce parti), mais aussi de la défiance : toute information qui émane de l’opposition est suspecte par nature. Chaque groupe tend donc à se créer son propre réseau de médias et d’experts jugés fiables, car non-affiliés au groupe adverse et ne remettant pas en question les préjugés des membres de ce groupe. C’est le filtre partisan.

Ce filtre crée ce qu’on appelle des « chambres d’écho », c’est-à-dire des environnements médiatiques où une information apparaît comme vraie, simplement parce qu’elle est reprise par plusieurs médias (des échos) appartenant à la même sphère partisane, alors même que l’information initiale peut être fausse ou inexacte. Cela incite les médias à se politiser, de la même manière que le filtre du divertissement les incite à présenter des informations de faible qualité.

Les individus qui expriment une opinion nuancée à l’intérieur d’un parti subissent bien souvent la pression des autres membres de ce parti afin de revenir à la ligne officielle, notamment sur les réseaux sociaux. Les nuances tendent donc à s’effacer, car un partisan n’a pas envie d’être éjecté du groupe social auquel il appartient, créant une sorte de compétition pour la pureté idéologique. Adopter le point de vue majoritaire est reposant, car il n’y a pas besoin de se justifier ni d’entrer en conflit avec les membres de son propre groupe, il suffit de se laisser convaincre par le contenu des chambres d’écho de son bord politique.

Les effets du filtre partisan sur nos réseaux épistémiques sont donc très dangereux, car au lieu de chercher la meilleure solution à un problème donné, nous cherchons la solution qui s’accorde le mieux avec la ligne officielle de notre parti d’appartenance.

Le filtre partisan affecte aussi la capacité agentielle de nos systèmes politiques, c’est-à-dire leur capacité à prendre des décisions. En effet, quand le parti au pouvoir considère le parti d’opposition comme moralement mauvais, il devient difficile, voire impossible, de construire des compromis avec lui, ce qui est pourtant parfois nécessaire si l’on cherche à gouverner au nom de l’intérêt général. Cela conduit le système politique à être alternativement dominé par l’un ou l’autre de ces partis majoritaires.

Des solutions ?

Si la fracture est si profonde entre les citoyens, pourquoi ne pas scinder en deux les pays concernés ? Ne serait-il pas plus démocratique pour les républicains d’être uniquement gouvernés par des républicains et les démocrates par des démocrates ? Cela éviterait à la moitié de la population d’être politiquement frustrée et de voir ses impôts financer des projets qu’elle n’approuve pas.

Cette solution ne semble pas très satisfaisante, car il est probable que de nouvelles polarisations se forment au sein de ces nouveaux pays à partir des ailes gauche et droite du parti choisi.

En réalité, la fracture entre citoyens n’est pas si profonde et ne justifie pas de telles mesures. Certes, les partisans de chaque camp se détestent sur les réseaux sociaux, mais cela n’empêche pas des amitiés de naître par ailleurs. Les divisions politiques ne déterminent pas l’ensemble de notre vie, nous sommes capables de nous entraider malgré nos différences, par exemple dans les événements sportifs, ou encore en cas de guerre face à un ennemi commun. La tendance à la polarisation est aussi exacerbée lorsque les individus ont une faible estime d’eux-mêmes, car le groupe social devient une sorte de refuge ; une solution pourrait donc consister à améliorer l’estime de soi des citoyens.

Le problème, bien évidemment, est que ces choses sont très difficiles à mettre en œuvre dans un environnement déjà polarisé. Comment unir les citoyens autour de points communs alors que l’environnement médiatique est construit autour de la division ?

La seule option qui semble viable vient de la théorie des contacts : pour mieux comprendre les points de vue des autres, il ne faut pas se fier à des intermédiaires tels que les médias, mais entrer en contact direct avec eux. Les résultats sont encore meilleurs lorsque les personnes se connaissent de loin, par exemple des voisins ou les mêmes membres d’un club sportif, ainsi ils sont encouragés à conserver des rapports cordiaux, ce qui n’est pas forcément le cas avec des relations plus proches comme la famille ou, au contraire, totalement éloignées, comme sur un réseau social.

Conclusion

Au filtre du divertissement s’ajoute le filtre partisan qui pousse chaque citoyen à s’informer préférentiellement auprès de sources qui ne s’opposent pas à la vision de son parti politique et qui, surtout, n’ont aucun lien avec le parti adverse.

Ce filtre résulte de la loi de Duverger et de notre tendance à vouloir appartenir à un groupe social distinct. Il engendre une polarisation de la société qui ne fait que s’accroître avec le temps et qui a affaibli considérablement nos démocraties aussi bien sur le plan épistémique que le plan agentiel.

Des solutions existent, mais elles semblent difficiles à mettre en œuvre. Seule la mise en contact des citoyens dans un cadre cordial pourrait contribuer à résoudre ce problème. Mais comment faire, concrètement ? Le tirage au sort, tel qu’il sera présenté dans le modèle de la lotocratie, pourrait bien être l’instrument idéal pour renouer les liens entre citoyens de bords politiques opposés et les aider à mieux se comprendre.

Source

GUERRERO – Lottocracy, Democracy without elections : Vicious partisanship (2024)

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