Alexander Guerrero, après avoir démontré en quoi la lotocratie était un système politique bien plus souhaitable que nos démocraties représentatives actuelles, se pose la question du « comment ? ». Les deux systèmes semblent si éloignés que toute réforme pour passer de l’un à l’autre serait nécessairement radicale et causerait de nombreuses difficultés.
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L’éthique de la réforme radicale
En changeant radicalement de système politique, il faut s’attendre à rencontrer au moins quatre problématiques qui relèvent de l’éthique.
L’incertitude
Il est impossible de prédire la manière dont les acteurs politiques réagiraient au changement de système, tout comme il semble difficile d’anticiper la forme même de ce changement. Il est illusoire de penser que tout puisse se dérouler selon un plan déterminé à l’avance, comprenant des étapes de transition et la forme définitive des nouvelles institutions.
En réalité, il est tout à fait possible qu’à cause de cette incertitude, le nouveau système politique se révèle moins efficace et cause plus de souffrances que l’ancien, alors même que sur le papier, il devait le surpasser à tous les niveaux.
Ceci doit nous alerter et nous convaincre qu’un changement d’une telle ampleur nécessite des précautions éthiques particulières.
Le consentement
Compte tenu des potentielles souffrances pouvant être engendrées par le changement, il est moralement nécessaire d’obtenir le consentement de la population (notamment ceux qui risquent d’être affectés).
Cependant, l’expression de ce consentement n’est pas forcément évidente à cerner : à quels moments du processus doit-on l’obtenir (lors de la conception du projet, ou au moment du changement de régime) ? Comment le mesurer (il n’est pas toujours possible d’organiser un vote démocratique lors d’une révolution) ?
Les initiateurs de la réforme doivent faire leur maximum pour obtenir ce consentement à toutes les étapes et selon les méthodes les plus fiables disponibles. En outre, ce consentement doit être informé, c’est-à-dire que la population doit savoir ce qu’elle approuve et être tenue au courant des avancées du projet.
La sensibilité
Les grandes réformes s’accompagnent souvent d’une perte de repères avec la réalité : entraînés par un zèle partisan, les défenseurs d’une réforme radicale peuvent négliger les faits sur l’état de leur mouvement ou encore l’opinion du reste de la population. Beaucoup de révolutions ont ainsi manqué de sensibilité à l’égard de la réalité et se sont traduites par des souffrances considérables et/ou des institutions très différentes du projet initial.
Il est donc nécessaire de ne pas tomber dans la logique partisane qui, comme nous l’avons déjà expliqué, produit de nombreux effets épistémiques négatifs. Aujourd’hui, le groupe des défenseurs de la lotocratie n’est pas formellement organisé, mais il pourrait le devenir à l’avenir si l’idée d’une réforme se faisait de plus en plus plausible. Il serait alors nécessaire de tenir compte de cette sensibilité, notamment en se tenant à l’écoute des revendications de l’ensemble de la population.
Le respect
Dans le prolongement de la sensibilité, les partisans d’un mouvement radical doivent témoigner d’un respect fondamental envers l’autre partie de la population. La tentation de diaboliser ses adversaires politiques et de cesser de leur accorder la moindre marque de confiance est parfois forte dans un contexte tendu, mais elle débouche alors généralement sur une légitimation de la violence, ce qui n’est pas une solution moralement acceptable.
Bonnes pratiques pour changer de système
Toute la difficulté de faire la révolution consiste à respecter les quatre principes éthiques énumérés précédemment tout en conservant la radicalité d’un projet politique. Voici quelques bonnes pratiques préconisées par l’auteur pour essayer de concilier ces éléments :
- Inculquer le respect des non-révolutionnaires comme principe essentiel du mouvement, excluant toute forme de dénigrement envers l’opposition. Un révolutionnaire qui ne se conformerait pas à ce principe devrait être exclu du groupe.
- Encourager des dialogues ouverts avec les personnes extérieures au mouvement, préférentiellement au sein de son propre cercle social pour garder un cadre cordial.
- Créer des groupes de réflexion au sein du mouvement chargés d’apporter des objections et des critiques au courant de pensée majoritaire, de manière à éviter l’extrémisme militant et à encourager la remise en question.
- Plutôt que de chercher le « grand soir », le projet révolutionnaire doit s’inscrire dans la durée, en commençant par démontrer son efficacité à petite échelle avant de progressivement s’orienter vers des réformes de niveau national. Ces expérimentations doivent inviter le mouvement à se remettre en question et à adapter son projet en fonction des observations de terrain (si possible par des experts indépendants).
Le chemin vers la lotocratie
La lotocratie, puisqu’elle réduit considérablement l’influence des intérêts privés sur le système politique, devra faire face à une ferme opposition de leur part lors du processus révolutionnaire. Dès qu’elle sera perçue comme une menace sérieuse, il est probable que ceux-ci usent de leur pouvoir médiatique pour la décrédibiliser ainsi que de tous les moyens à leur disposition pour saboter les quelques expérimentations à petite échelle.
En dépit de ces résistances, le projet lotocratique pourrait faire ses premiers pas auprès du Parlement. Les élus auraient intérêt à convoquer une assemblée citoyenne ad hoc pour résoudre des dilemmes politiques dont eux-mêmes ne veulent pas s’occuper (comme cela s’est déjà vu en Irlande avec le droit à l’avortement). Alternativement, ces assemblées pourraient aussi être créées par voie de referendum d’initiative citoyenne. Selon de nouvelles règles, le recours à de telles assemblées pourrait être automatique si certaines conditions de blocage sont réunies (par exemple si l’Assemblée nationale et le Sénat n’arrivent pas à se mettre d’accord sur un texte législatif).
Parallèlement, la lotocratie pourrait être expérimentée aux petits échelons territoriaux, en commençant par des municipalités ou même des quartiers, en augmentant petit à petit la taille des expériences jusqu’au département et la région. De cette manière, les citoyens s’habitueraient progressivement au concept de la lotocratie et auraient plus de chances d’y adhérer. De plus, la lotocratie ne doit pas se restreindre au champ politique, elle pourrait aussi être mise en place dans d’autres structures telles que les entreprises ou les associations par exemple. C’est cet ancrage du tirage au sort dans la vie courante qui est le plus à même de contrebalancer l’offensive médiatique des intérêts privés, car les citoyens auraient l’occasion de se faire leur propre avis quant à l’efficacité ou non de la lotocratie.
Bien que ce ne soit pas une solution idéale, lorsque l’idée du tirage au sort deviendrait politiquement acceptable, les parlementaires d’une des deux chambres pourraient être sélectionnés de cette manière. Cela ferait passer la lotocratie de la phase d’expérimentation à la phase d’institutionnalisation, même si les défauts de l’élection seraient toujours prédominants dans le système politique et qu’il resterait à s’en débarrasser avant de parvenir à une réelle lotocratie.
Conclusion
De nombreuses personnes pointent du doigt le capitalisme comme étant la cause de tous les maux de la société – ce qui n’est pas entièrement faux –, mais sans se rendre compte que c’est notre système politique, par ses nombreuses défaillances, qui autorise le système économique à s’organiser de la sorte.
Plutôt que de chercher à changer le capitalisme, mieux vaut donc commencer par changer la démocratie. La lotocratie est une candidate prometteuse, car elle réduit considérablement les risques de compromission des représentants par des intérêts financiers et est globalement plus efficace pour comprendre le monde et prendre des décisions en faveur de l’intérêt général.
Cependant, comme nous l’avons vu dans ce dernier chapitre, les difficultés sont grandes et le chemin est long : il est improbable de voir une lotocratie émerger dans les prochaines années. Le changement ne pourra se faire que sur le long terme, voire le très long terme, mais il ne faut pas perdre espoir pour autant et continuer de croire que ce sont des actions à petite échelle qui, avec le temps, pourront faire basculer les choses.
Source
GUERRERO – Lottocracy, Democracy without elections : Getting there from here (2024)