Les experts et le tirage au sort

Les experts occupent un rôle prépondérant dans les systèmes politiques basés sur le tirage au sort, notamment car les citoyens ont besoin de se former et de s’informer sur des sujets complexes avant de prendre une décision. Dans ce chapitre, Alexander Guerrero cherche dans un premier temps à définir la notion d’expert, puis il imagine la manière dont ils pourraient être sélectionnés dans son modèle de la lotocratie.

Qu’est-ce qu’un expert ?

Le rôle d’expert d’un individu pourrait se définir par quatre critères :

  • disposer de connaissances étendues dans son domaine d’expertise ;
  • être capable de répondre à des questions concernant son domaine avec plus de précision et d’aisance qu’un citoyen lambda  ;
  • être capable de dérouler un raisonnement sophistiqué et argumenté pour répondre à une question ;
  • être capable d’améliorer la compréhension de questions pour lesquelles il n’existe pas encore de réponses ;

Plus un individu se conforme à ces critères dans un domaine, plus on peut dire qu’il en est expert. Il est très important de noter le lien entre expertise et domaine : un individu n’est expert qu’au regard d’un ou plusieurs domaines, et il ne doit surtout pas penser que cette expertise le rend plus légitime que d’autres à s’exprimer sur des domaines dont il n’est pas expert.

Tout l’enjeu de la lotocratie consiste à identifier les experts de tel ou tel domaine au regard des conditions évoquées précédemment. On a souvent tendance à réduire la notion d’expert à un groupe de personnes qui, d’un côté, sont titulaires de titres et de diplômes académiques et, de l’autre, ont démontré l’absence de conflits d’intérêt et d’engagement partisan en révélant les sources de financement de leurs projets de recherche.

Cette approche est insuffisante, à plusieurs titres. Tout d’abord, les experts ne sont jamais totalement désintéressés, ils ont des intérêts à défendre, à commencer par les leurs. Par exemple, un ingénieur aérospatial employé par une agence publique qui est invité à s’exprimer devant une assemblée chargée de réévaluer le budget « espace » risque certainement de plaider pour une continuation et un agrandissement des programmes, car son emploi en dépend directement. L’enjeu n’est donc pas d’avoir un panel d’experts désintéressés – c’est impossible –, mais de faire connaitre les intérêts de chacun, notamment les intérêts qui touchent leur situation personnelle (emploi, situation familiale et financière, etc.) et qui pourraient affecter leur discours.

Ensuite, rassembler des experts désintéressés ne serait pas souhaitable. L’expertise ne découle pas seulement de connaissances, mais aussi d’expériences personnelles. Or, ces expériences créent un lien entre l’expert et son sujet d’étude, un intérêt. Prenons par exemple le cas d’une femme qui a subi un viol et qui, plus tard, crée une association qui propose des réformes afin que le système judiciaire prenne mieux en charge les cas d’agressions sexuelles. L’intervention de cette experte devant une assemblée vaudrait-elle moins que celle d’un autre expert qui serait complètement détaché de son sujet d’étude ? Non, car si avoir une expérience personnelle peut biaiser un expert (on imagine que l’experte évoquée précédemment serait biaisée négativement concernant le sort à réserver aux présumés agresseurs et violeurs), n’en avoir aucune peut le biaiser tout autant (l’expert qui n’a jamais vécu d’agression ne pourra jamais savoir ce que peuvent ressentir les victimes et pourra avoir tendance à sous-évaluer ou sur-évaluer leurs témoignages en raison d’autres biais qui lui sont propres [être un homme ou une femme, par exemple]).

Enfin, la reconnaissance de la qualité d’expert ne peut pas passer uniquement par les diplômes et des certificats d’études. Comme on vient de le voir, l’expérience constitue une partie tout aussi importante que la connaissance ou la méthodologie et il serait absurde de ne pas retenir l’experte évoquée précédemment au seul titre qu’elle n’est pas sociologue. Puisque tous les experts sont biaisés, tributaires de leur expérience ou non-expérience, de leur position sociale et de leurs autres attributs, la meilleure méthode pour pouvoir les distinguer consiste à se fier aux quatre conditions évoquées en préambule.

Comment sélectionner les experts ?

La sélection des experts destinés à éclairer des députés tirés au sort se heurte à trois grands risques. Tout d’abord, le risque de sélectionner des pseudo-experts, c’est-à-dire des personnes qui ne satisfont pas aux conditions évoquées précédemment. Ensuite, le risque qu’un véritable expert ne se montre pas honnête, notamment car il aurait été corrompu par des intérêts privés. Et enfin, le risque que de véritables experts représentant un courant minoritaire de leur domaine soient sur-représentés au point de faire oublier qu’ils appartiennent à une minorité.

Cinq mécanismes peuvent être envisagés pour éviter la survenance de ces situations :

La déclaration d’intérêt

Comme nous l’avons évoqué, être lié par des intérêts à un sujet ne disqualifie pas un expert, mais les députés tirés au sort doivent être en mesure d’apprécier en quoi ces intérêts sont susceptibles d’influencer son discours. Ceci évite aux députés d’accorder trop de crédit à des experts qui, par exemple, ont un intérêt financier à défendre un certain point de vue.

Chaque expert doit donc se soumettre à une déclaration d’intérêt sous serment avant le début de ses interventions auprès d’une assemblée.

L’historique d’expertise

Pour apprécier le degré de compétence d’un expert, il est utile d’avoir accès à l’inventaire de ses succès (création d’un vaccin, construction d’un pont, découverte scientifique, etc.). À noter que cet historique doit toujours rester compréhensible pour un non initié. Malheureusement, tous les experts ne peuvent pas se prévaloir de ce genre d’inventaire.

En plus des succès, l’historique doit également présenter les éventuelles défaillances de l’expert en question, à la manière d’un casier judiciaire. Il pourrait ainsi recenser les cas suivants survenus dans sa carrière :

  • malhonnêteté (plagiat, falsification de données, etc.) ;
  • déclarations trompeuses (omissions sélectives, citations hors contexte, etc.) ;
  • déformation des propos d’autres experts ;
  • refus de se soumettre à une évaluation par les pairs ;
  • refus de donner accès aux données ou à la méthodologie de ses études ;
  • refus de donner accès à des résultats qui contredisent ses opinions ;
  • maintien d’affirmations publiquement réfutées, sans répondre aux réfutations ;
  • réclamation d’un domaine d’expertise qui n’est pas le sien ;
  • utilisation de sa qualité d’expert pour légitimer des personnes ou des institutions qui manquent d’intégrité ;
  • utilisation de son témoignage pour obtenir des avantages divers.

Tous les types d’expert ne sont pas forcément concernés par ces cas, mais un tel historique met en évidence les comportements qui sont susceptibles de provoquer la méfiance des députés tirés au sort. Chaque élément devrait bien évidemment être étayé par des preuves et des faits observables pour être inscrit sur l’historique d’un expert.

Cet historique serait utile pour se faire une opinion de la sincérité d’un expert, à la condition qu’il soit rempli, ce qui risque de ne pas souvent être le cas, notamment pour les experts disposant d’une notoriété limitée.

L’évaluation par les pairs

L’évaluation par les pairs est l’ensemble des procédures qui permettent à un expert d’être reconnu comme tel par d’autres experts du même domaine. Il peut s’agir d’examens, de lettre de recommandation, de classement, d’affiliation à un ordre, d’obtention d’une licence d’exercice, ou de publication d’un article dans une revue scientifique.

Cependant, il faut se montrer prudent avec ce mécanisme, car un non-expert peut facilement être trompé par des évaluations factices (par exemple de la part d’une institution dont le nom a l’air sérieux, mais dont l’activité ne l’est pas). De plus, même des institutions sérieuses peuvent être amenées à valider des experts qui sont à la limite de l’incompétence, simplement parce qu’elles ont des quotas à remplir (une université privée, par exemple). Des revues scientifiques sérieuses ont aussi été rachetées par des groupes industriels pour promouvoir certains experts dont les études leur sont favorables.

Le problème, encore une fois, est que certains experts n’appartiennent pas à des institutions officielles qui leur permettent d’être évalués « formellement » par d’autres experts. Au lieu de ça, ils sont évalués de manière informelle, ils sont reconnus par d’autres pour leurs compétences et leur expérience au sein d’un réseau d’experts.

En outre, il est aussi utile de savoir où un expert se situe par rapport au « consensus scientifique », à plus forte raison s’il est en situation de conflits d’intérêts.

L’évaluation par les pairs donne donc quelques indices sur la qualité d’expert, mais elle reste encore insuffisante, notamment dans les cas où cette évaluation est informelle et donc difficile à identifier.

Incitations financières

Tout comme un avocat peut être financièrement intéressé aux résultats de sa prestation, c’est-à-dire qu’il perçoit un pourcentage des sommes qu’il fait gagner à ses clients, les experts pourraient de la même manière être incités à s’exprimer honnêtement devant les députés tirés au sort.

Ceci pourrait prendre la forme suivante : tous les experts sont payés pour leurs interventions, mais ceux dont le discours a été évalué positivement par un autre panel d’expert reçoivent une rémunération supplémentaire. Le problème, dans cette idée, serait ensuite de savoir comment choisir les membres du panel d’expert. En outre, ce genre de pratique ne sera pas possible pour toutes les situations.

Base de données d’expertise

Nous avons vu que les déclarations d’intérêt, l’historique d’expertise, l’évaluation par les pairs et les incitations financières étaient des solutions intéressantes, mais insuffisantes, souvent en raison du manque de disponibilité des informations. L’idée centrale de l’auteur consiste donc à construire une base de données publique ressemblant peu ou prou à Wikipédia dont la fonction serait de recenser tous les experts qui souhaitent être reconnus dans leur domaine.

Chaque expert pourrait ainsi exposer son curriculum et être corrigé par les autres utilisateurs de la plate-forme, notamment lorsqu’il s’agit d’ajouter des informations potentiellement négatives (manque d’éthique, par exemple). Toute modification devrait passer par un processus de validation impliquant plusieurs utilisateurs, du domaine concerné ou non, de manière à s’assurer de l’authenticité de chaque information.

La sélection des experts devant intervenir auprès des ATASS ne se ferait pas par les fonctionnaires ou les députés (ils n’auraient pas forcément la compétence nécessaire pour faire ce choix), mais par tirage au sort (un panel de 10 experts sur un sujet, par exemple). Cette méthode ne garantirait pas de tomber sur les « meilleurs » experts, mais éviterait plusieurs écueils, notamment la sur-représentation d’experts appartenant à des courants minoritaires de leur domaine, ou encore la présence d’experts corrompus. Les députés pourraient facilement consulter la page d’un expert sur la base de données avant d’écouter son intervention.

La base de données pourrait aussi servir à déterminer s’il existe un « consensus scientifique » sur un sujet en tirant au sort un grand nombre d’experts et en leur demandant de se positionner par rapport à une question de leur domaine. Par ailleurs, la base de données serait publique et pourrait être utilisée au-delà des assemblées tirées au sort, par exemple par la justice pour choisir des experts judiciaires ou encore par les médias pour évaluer la qualité de leurs sources.

Comme Wikipédia, cette base de données aurait sûrement quelques imperfections et laisserait la voie à quelques erreurs locales (un expert tout juste tiré au sort verrait sa page passée au peigne fin, ce qui déclencherait d’interminables débats pour savoir s’il s’agit ou non d’un expert fiable, particulièrement s’il défend une vision qui s’oppose à des intérêts privés puissants), mais ce serait déjà un accomplissement majeur dans le processus d’identification d’experts décorrélé des institutions traditionnelles.

Le cas des militants et des parties prenantes

En plus des experts, il semble utile pour une assemblée tirée au sort d’auditionner des militants dont les projets politiques sont déjà bien établis concernant la question à l’ordre du jour. Là où les experts apportent des faits et relatent l’état de l’art dans leur domaine, les militants mettent en avant des valeurs et des jugements qui sont tout aussi utiles aux députés tirés au sort pour se forger un avis.

Les parties prenantes, quant à elles, représentent toutes les personnes et les entités susceptibles d’être affectées par une décision. Ce ne sont pas nécessairement des experts, mais leur avis est crucial pour permettre aux députés d’anticiper les conséquences d’un changement de législation.

Dans un tel système, on imagine que les organisations militantes seront nombreuses à se mobiliser dès l’annonce d’un projet de réforme. Pour déterminer qui viendra exprimer son point de vue devant l’assemblée, il pourrait être judicieux de mettre en place un système de pétition, de manière à choisir des intervenants soutenus par les citoyens, des organisations politiques ou des associations non gouvernementales. La sélection des parties prenantes pourrait suivre un processus similaire, avec toutefois un accent mis non pas sur leur popularité, mais sur les raisons pour lesquelles un changement de législation les affecterait.

Ce processus de sélection pourrait se faire directement par l’ATASS, sous la supervision d’une assemblée structurante dédiée aux questions de formation et d’information des députés.

Conclusion

Sélectionner des experts implique de définir ce qu’est un expert. La notion retenue par l’auteur est bien plus large que des scientifiques en blouse blanche titulaires de diplômes universitaires, l’expertise pouvant aussi venir de l’expérience de vie.

Il n’en demeure pas moins qu’identifier ces experts est une tâche extrêmement difficile, car peu d’informations fiables sont disponibles pour les évaluer et les comparer les uns avec les autres. C’est pourquoi l’auteur propose de créer une plate-forme participative semblable à Wikipédia pour recenser un maximum d’experts dans un maximum de domaines différents.

Afin de réduire les risques de tomber sur des experts peu consciencieux, corrompus, ou simplement sur-représentés compte tenu de leur approche éloignée du consensus scientifique, il serait préférable de les tirer au sort tout en informant consciencieusement les membres de l’assemblée des différentes informations disponibles sur ces experts (intérêts, historique, évaluations).

Dans les prochains chapitres, l’auteur s’intéressera au processus de formation des députés et à leur manière de délibérer.

Source

GUERRERO – Lottocracy, Democracy without elections : Experts (2024)

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