Dans les chapitres précédents, Alexander Guerrero a déjà démontré en quoi l’ignorance des électeurs, l’irresponsabilité des élus, et les filtres partisans et du divertissement remettaient sérieusement en question les capacités épistémiques (comprendre le monde) et agentielles (prendre des décisions) de nos démocraties représentatives. Mais la liste des dysfonctionnements structurels n’est pas finie, puisque l’auteur en aborde deux autres dans ce chapitre : le court-termisme et la non-représentativité des élus.
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Le court-termisme
Un système politique est censé apporter une solution aux questions que les citoyens ne peuvent pas résoudre par eux-mêmes. La plupart de ces problèmes s’inscrit dans le long terme : améliorer la santé publique, réduire le réchauffement climatique, diminuer la pauvreté, etc.
Force est de constater que nos démocraties représentatives ont de grandes difficultés à relever ces défis, notamment celui du changement climatique. Certes, l’impact de l’Homme sur l’environnement n’est pas unanimement reconnu (notamment aux États-Unis où un certain nombre de médias et d’élus sont compromis par des intérêts privés liés aux énergies fossiles) et tout le monde n’est pas d’accord sur les solutions les plus efficaces à mettre en œuvre, mais ce n’est pas là que résident les difficultés.
Les problèmes qui n’engendrent des conséquences négatives qu’au bout d’une longue période (15 ans, par exemple), présentent des caractéristiques similaires :
- il est difficile de savoir si les décisions prises aujourd’hui auront un impact réel sur le problème ;
- il est facile de remettre en question l’existence même du problème, puisque ses conséquences ne sont pas encore observables ;
- il est facile de ne pas agir en espérant qu’une nouvelle solution soit inventée dans les prochaines années ;
- les coûts à engager aujourd’hui sont certains, alors que les bénéfices attendus demain sont hypothétiques.
Malgré l’irresponsabilité dont nous avons déjà parlé, un élu peut avoir un intérêt à s’attaquer à un problème visiblement préoccupant pour les citoyens, mais uniquement s’il peut s’attribuer le mérite de l’avoir résolu avant la prochaine élection. Or, les mandats étant généralement de trois ou quatre ans, cela n’incite pas les élus à prendre des mesures significatives pour les questions qui dépassent cet horizon, notamment le changement climatique. Ils ont tout intérêt, dans ce genre de situation, à reporter la responsabilité sur les citoyens, en leur recommandant de modifier leurs habitudes pour résoudre le problème, par exemple.
La capacité agentielle de nos systèmes politiques en ressort grandement affaiblie, car les problèmes de long terme ne sont pas susceptibles d’obtenir une solution adaptée. La capacité épistémique est aussi affectée, car pour se défausser du problème, les élus auront tout intérêt à en minimiser l’importance, jusqu’à faire croire qu’il n’existe pas.
La non-représentativité des représentants
Il n’y a pas de doute sur le fait que les élus sont non représentatifs vis-à-vis de l’ensemble de la population, au moins sur le plan démographique. Les classes aisées et les professions intellectuelles sont largement sur-représentées au regard d’autres catégories telles que les étudiants, les chômeurs, ou encore les personnes en situation de handicap. Cette non-représentativité a des conséquences sur les capacités agentielles et épistémiques de nos systèmes politiques.
Sur le plan agentiel, des représentants relativement homogènes qui appartiennent au même milieu social risquent de défendre les intérêts de leur milieu plutôt que l’intérêt général (puisque nous avons déjà démontré qu’ils étaient irresponsables vis-à-vis de leurs électeurs). Pire encore, cela les rend vulnérables à la compromission par les intérêts privés dont nous avons déjà parlé, car ils appartiennent aux mêmes cercles. Ensuite, même si les élus font preuve de bonne volonté, ils auront du mal à pleinement comprendre les problématiques qui affectent le reste de la population (pauvreté, discrimination, par exemple) s’ils n’en font pas eux-mêmes l’expérience.
Sur le plan épistémique, les élus n’ont pas ou très peu de connaissances sur les problématiques évoquées précédemment et ils ne sont pas incités à en acquérir davantage si cela ne leur apporte rien d’utile pour la défense de leurs propres intérêts. Ils risquent même de ne pas savoir comment s’informer sur le sujet, tout comme un profane aurait bien du mal à commencer l’étude de la physique quantique en autodidacte. Et, enfin, même s’ils décident de se documenter de bonne foi, leur apprentissage sera biaisé par des préjugés liés à leur éducation et à leur expérience de vie élitistes.

Dans ses travaux sur la diversité cognitive, Hélène Landemore souligne également qu’un groupe homogène composé d’experts d’un domaine (les élus) se débrouillera moins bien face à un problème technique qu’un groupe composé de personnes aux profils diversifiés. Le partage des expériences, l’empathie et la confrontation de plusieurs méthodologies différentes pour affronter un même problème ont tendance à produire de meilleures solutions. Les biais de chacun ont une chance d’être remis en question, ce qui n’est pas le cas chez des experts ayant suivi peu ou prou le même parcours.
Bien entendu, tous les élus ne ressemblent pas à la description que nous venons d’en faire : certains n’appartiennent pas à l’élite politique et, parmi cette élite, certains peuvent être animés d’une bonne volonté. L’auteur n’a fait que dresser une tendance générale qui explique les dysfonctionnements de nos démocraties.
Conclusion
La vision court-termiste des élus et leur non-représentativité démographique conduisent nos démocraties modernes à rester sourdes ou démunie face à des problèmes qui sont pourtant d’une importance et d’une urgence considérable pour l’ensemble de la population.
C’est un portrait bien noir de la situation et, pourtant, on ne peut que constater l’ensemble de ces problèmes que nous sommes incapables de résoudre : le changement climatique, la pauvreté, le trafic de drogue, les inégalités sociales, etc. Existe-t-il des moyens de remédier à cela sans changer nos démocraties de fond en comble ? C’est que nous verrons dans le prochain chapitre.
Source
GUERRERO – Lottocracy, Democracy without elections : Short-term bias (2024)
GUERRERO – Lottocracy, Democracy without elections : Unrepresentative representatives (2024)