Ignorance des électeurs et démocratie

Nous allons voir ici que la démocratie représentative ne dispose pas d’une bonne capacité épistémique, notamment parce que les électeurs – et a fortiori les élus – n’ont pas une bonne compréhension du monde qui les entoure, ce qui entraîne des dysfonctionnements majeurs.

L’ignorance des électeurs

De nombreuses études, notamment américaines, montrent que les électeurs sont très souvent mal informés sur : leurs représentants, les institutions politiques, les affaires en cours, et, de manière générale, tout ce qui concerne le droit et l’économie. Toutefois, ce constat n’est guère étonnant. Notre société moderne regroupe des millions d’individus et est sans cesse confrontée à des problèmes complexes dans de multiples domaines. Comprendre les enjeux qui gravitent autour d’une question législative nécessite un long travail d’information et, la plupart du temps, les sujets sont si techniques qu’il faut s’appuyer sur des experts qui sont les seuls à en avoir une certaine maîtrise.

Les électeurs se basent donc sur des connaissances très limitées pour faire leur choix au moment des élections. Cette ignorance est entretenue par le poids insignifiant de chaque voix : un électeur n’a aucun intérêt à s’informer davantage avant de voter, car son vote n’est pas susceptible de faire basculer le résultat du scrutin. En outre, même s’il était motivé pour le faire, un électeur n’aurait jamais assez de temps pour se consacrer pleinement à la compréhension de la situation politique de son pays, du programme de tous les candidats et de toutes les questions à l’ordre du jour.

À cela, il faut rajouter les campagnes de désinformation, souvent menées par les candidats eux-mêmes pour avantager leurs camps et décrédibiliser leurs adversaires. Sans compter les inégalités entre citoyens pour accéder aux informations : les plus riches jouissent d’une meilleure éducation, ce qui peut les aider à mieux décrypter certains sujets, mais ils connaissent peu de choses aux conditions de vie des plus pauvres et des minorités discriminées et ont donc généralement une mauvaise appréciation de l’état de leur pays.

Il existe cependant certains sujets cruciaux pour lesquels les électeurs ne sont pas ignorants, notamment la guerre, la famine ou les épidémies. Les citoyens ne savent pas nécessairement tous les enjeux qui sont soulevés par ces questions, mais ils savent ce qui est en train de leur arriver. Grâce à la remontée d’information entre les citoyens et les élus, il a été montré que les famines ont tendance à diminuer quand un pays adopte des normes démocratiques.

Les effets de l’ignorance sur les élus

En partant du principe que les électeurs sont ignorants, on peut dégager deux hypothèses :

  1. Soit les élus sont guidés par l’ignorance de leurs électeurs pour agir ;
  2. Soit ils agissent indépendamment de ce que pensent leurs électeurs.

Première hypothèse : des élus ignorants

La première hypothèse est inquiétante d’un point de vue épistémique, car elle implique que les décisions prises par le système politique se basent sur une vision du monde incomplète, voire erronée.

Certaines stratégies ont été mises en place pour essayer de contrebalancer cette ignorance. Les partis politiques, par exemple, informent les citoyens sur les grands problèmes d’ordre moral auxquels leur pays est confronté et la manière d’y apporter une réponse. Les médias jouent également un rôle de premier plan dans la vulgarisation de la situation politique.

Ces stratégies sont cependant d’une efficacité limitée. Les médias proposent des contenus qui sont soit trop généraux pour apprendre quelque chose aux citoyens, soit trop précis et techniques pour les intéresser. Les sources d’information peuvent aussi être biaisées ou douteuses, ce que les citoyens ne peuvent déceler qu’avec un minimum de connaissances. Quant aux partis politiques, ils ne permettent pas aux militants de savoir si les candidats du parti seront en mesure de résoudre les problèmes qu’ils soulèvent une fois au pouvoir, ni même s’ils sont susceptibles de mener des politiques que les militants auraient approuvées s’ils avaient une connaissance étendue du sujet. Quand il y a peu de partis, comme aux États-Unis, cela crée aussi le risque de voir certaines questions politiques entièrement occultées du débat public, car aucun partis n’a d’intérêt à les mettre à l’ordre du jour.

Bien que les électeurs soient globalement ignorants, cela ne signifie pas nécessairement que le choix d’un représentant se base sur cette ignorance. Selon la théorie du jugement rétrospectif développée par Bernard Manin, les électeurs ne votent pas uniquement en fonction de ce que les candidats et leur programme leur inspirent, mais aussi en fonction de leur conduite lors de leurs mandats précédents. Ainsi, les élus qui prennent de mauvaises décisions ont tendance à être naturellement écartés des postes de pouvoir. Toutefois, cette théorie ne peut s’appliquer que si les électeurs sont bien informés sur la conduite passée des différents candidats (en quoi ont-ils mal agi ? Quelles ont été les conséquences concrètes de leurs décisions ? Quel était le contexte de l’époque ?), ce qui est rarement le cas en pratique. De plus, les électeurs ont un comportement « myopique », c’est-à-dire qu’ils accordent plus d’importance à leurs expériences récentes qu’aux événements qui remontent plus loin dans le passé.

L’ignorance des électeurs n’est pas seulement un problème épistémique, c’est aussi la cause de l’irresponsabilité des élus. En effet, s’il devient difficile pour les votants d’évaluer correctement leur choix au moment de l’élection parce qu’ils n’ont pas toutes les informations nécessaires pour juger les candidats, alors les candidats ne sont pas tenus d’adopter une conduite responsable dictée par la volonté de leurs électeurs.

Seconde hypothèse : des élus irresponsables

L’hypothèse selon laquelle les élus ne suivent pas la volonté de leurs électeurs peut sembler révoltante, mais elle n’est pas incohérente avec le principe même de la démocratie représentative : les élus sont choisis pour prendre des décisions à la place des citoyens, car eux ont le temps de s’informer convenablement afin de répondre aux problèmes à l’ordre du jour. Selon cette logique, il est normal que les décisions des élus ne soient pas toujours en adéquation avec les souhaits de leurs électeurs, même s’ils essayent d’en tenir compte dans la mesure du possible.

Ce schéma ne fonctionne cependant que si les élus sont « responsables » vis-à-vis de leurs électeurs, c’est-à-dire qu’ils agissent dans leur intérêt et sont contrôlés par eux. Or, comme nous l’avons vu, l’ignorance des votants ne leur permet pas de correctement surveiller le comportement des élus. Les électeurs sont comme des maîtres qui tiennent leur chien avec une laisse d’un kilomètre de long, les laissant libres d’agir à leur guise.

Certains élus peuvent continuer de défendre les intérêts de leurs électeurs même s’ils sont irresponsables, mais rien ne garantit que l’ensemble des élus agisse ainsi. En vérité, plusieurs indices montrent qu’il leur est plus profitable de défendre les intérêts d’entreprises ou d’individus fortunés que ceux de leurs électeurs.

Le premier indice est que moins un élu est responsable vis-à-vis de ses électeurs, plus il est avantageux pour un intérêt privé de faire appel à lui, car il sera capable de prendre des décisions particulièrement difficiles à justifier sans pour autant avoir besoin de le faire. Pour les intérêts privés, cette tactique est beaucoup plus efficace que de chercher, par exemple, à influencer l’opinion publique via les médias pour faire accepter une idée contraire aux intérêts du plus grand nombre.

Le deuxième indice tient aux campagnes électorales : pour se faire élire, un candidat a besoin d’argent pour financer ses dépenses de communication. Les partis politiques ayant souvent des ressources limitées, les candidats sont tentés de se rapprocher d’intérêts privés pour obtenir des financements (légaux ou illégaux) ou de la visibilité médiatique en contrepartie d’un soutien lorsqu’ils accèderont au pouvoir.

Troisième indice : quand bien même un élu réussirait à se faire élire sans se compromettre (par exemple si les règles de financement des campagnes électorales sont très strictes et étroitement surveillées), une fois au pouvoir il aura de nombreuses occasions de se ranger du côté d’intérêts privés, notamment pour des raisons financières (les entreprises peuvent embaucher les anciens élus à la fin de leur mandat pour des emplois honorifiques à la rémunération mirobolante).

L’irresponsabilité des élus et leur compromission par des intérêts privés remettent sérieusement en question la capacité agentielle de nos systèmes politiques, car ils deviennent incapables de prendre des décisions qui profitent au plus grand nombre. Mais la capacité épistémique est aussi atteinte, car les partis politiques, les médias, les institutions et les organisations privées sont tout aussi influencés par les intérêts privés que les élus et ne diffusent que les informations qui leur sont profitables, renforçant le phénomène d’ignorance des électeurs.

Conclusion

Nous avons vu que les électeurs étaient globalement ignorants du monde politique qui les entoure.

Si les élus se basent sur cette ignorance pour prendre des décisions, la capacité épistémique de la démocratie représentative est sérieusement compromise. Et s’ils n’écoutent pas les citoyens, cela les rend irresponsables et prompts à tomber sous l’influence de puissants intérêts privés, conduisant à des décisions parfois contraires à l’intérêt général et à un renforcement de l’ignorance.

Dans un cas comme dans l’autre, l’ignorance des électeurs est le talon d’Achille de la démocratie représentative. Dans le chapitre suivant, nous allons chercher à comprendre s’il est possible de réduire cette ignorance sans pour autant changer de système politique.

Source

GUERRERO – Lottocracy, Democracy without elections : Ignorance and the voter influence dilemma (2024)

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