Les limites de l’entreprise bicamériste

Selon Isabelle Ferreras, si les États ont une forme démocratique, les entreprises doivent elles aussi en adopter une (modèle de l’entreprise bicamériste), car ce sont des lieux d’échange sociaux. Les auteurs de ce chapitre (Thomas Ferretti et Axel Gosseries) remettent en question cet argument. En effet, si les entreprises bicaméristes sont moins productives que les entreprises capitalistes, l’État récoltera moins d’impôt et les services publics se dégraderont, aboutissant à une diminution globale du bonheur des citoyens.

  1. L’entreprise bicamériste
  2. L’entreprise tripartite
  3. La Coopérative ESOP
  4. Peut-on démocratiser les entreprises ?
  5. Les limites de l’entreprise bicamériste
  6. La coopérative, une entreprise démocratique inspirante
  7. Les cinq principes de la démocratie d’entreprise

L’enjeu de ce chapitre est de recenser d’une part les bénéfices que pourraient apporter l’entreprise démocratique et, d’autre part, les risques qu’elle ferait peser sur l’économie.

Les bénéfices attendus d’une entreprise démocratique

L’entreprise bicamériste est un compromis entre l’entreprise capitaliste où l’intégralité du pouvoir de décision appartient aux actionnaires et la coopérative gérée par ses salariés. Cependant, si les deux chambres (travail et capital) de l’entreprise bicamériste ont théoriquement le même pouvoir, en pratique, les choses seront probablement différentes.

Selon les auteurs, les salariés prennent plus de risques que les actionnaires : en cas de faillite de l’entreprise, ils perdent leur unique moyen de subsistance et doivent retrouver un emploi, ce qui est parfois compliqué. Les actionnaires, quant à eux, risquent d’importantes pertes financières, mais peuvent rapidement vendre leurs actions (dans les sociétés cotées) et réinvestir ailleurs. Cette situation leur donne de l’emprise sur les salariés : ils peuvent menacer de désinvestir et donc potentiellement de conduire l’entreprise à la faillite si les salariés refusent de faire des concessions. Le même phénomène lié à la mobilité du capital se produit au sein de la démocratie politique où les plus riches peuvent menacer de quitter le pays si leurs demandes ne sont pas entendues. En outre, ce problème n’existe pas dans les coopératives, car le capital est directement détenu par les salariés.

On peut attendre d’un bon système démocratique qu’il rassemble des personnes aux intérêts divergents autour d’une même table afin de délibérer, c’est-à-dire d’échanger leurs points de vue et de mieux comprendre celui des autres afin d’aboutir à une décision commune. Cette délibération est susceptible d’apparaître dans les entreprises où tous les intérêts divergents sont dans une même chambre, comme l’entreprise tripartite ou la cogestion paritaire allemande. En revanche, ce n’est pas le cas de l’entreprise bicamériste où les deux chambres sont séparées et où les opportunités de délibérer entre actionnaires et salariés sont considérablement réduites. De ce fait, l’entreprise peut se retrouver dans une situation de blocage avec deux chambres irréconciliables.

Enfin, l’avantage attendu d’une entreprise démocratique est de pouvoir faire remonter des informations riches et pertinentes auprès des organes de décision. Les salariés connaissent parfaitement le fonctionnement de l’entreprise, avec ses points forts et ses marges d’amélioration, tandis que les actionnaires connaissent bien le marché. Ces éléments aident les décideurs à construire une stratégie plus efficace pour l’entreprise.

On voit donc que l’entreprise bicamériste ne satisfait que partiellement les attentes d’un système démocratique.

Les conséquences économiques d’une entreprise démocratique

Une entreprise démocratique n’aura pas aussi facilement accès au capital qu’une entreprise capitaliste, pour la simple et bonne raison que les investisseurs n’accepteront de placer leur argent dans une structure où leurs droits sont réduits que s’ils peuvent en tirer une rémunération plus importante (dividendes ou plus-value). Ainsi, le coût du capital est plus élevé, ce qui réduit les opportunités de croissance pour l’entreprise. Dans le cas des coopératives, par exemple, l’investissement privé est rare en dehors des salariés, et le financement externe repose essentiellement sur des emprunts.

Le coût de la décision sera toujours plus faible dans l’entreprise capitaliste, car l’objectif des décideurs est très clair : faire du profit. L’entreprise démocratique, quant à elle, doit tenir compte d’intérêts contradictoires, rendant les discussions longues, voire impossibles. Ces blocages ont un coût, car ils ralentissent le fonctionnement de l’entreprise et lui font manquer des opportunités. Même dans la coopérative où seuls les salariés ont un pouvoir de décision, les intérêts sont souvent hétérogènes : rémunération, dividendes, condition de travail, temps de travail, projet d’investissement, etc.

Les propriétaires de l’entreprise, qu’il s’agisse d’investisseurs ou de salariés, doivent recourir à un « agent » pour exécuter leurs décisions (le dirigeant de l’entreprise). Le coût d’agence correspond à la rémunération de cet agent pour qu’il accomplisse sa mission dans les meilleures conditions. Les coûts d’agence sont très élevés dans les entreprises capitalistes, notamment parce que les dirigeants sont rémunérés en stock-option (option d’achat d’actions qui incite les dirigeants à faire augmenter la valeur de l’action à long terme) afin de lier leur intérêt à celui des actionnaires.

Les coûts d’agence seront probablement moins importants dans l’entreprise bicamériste. C’est déjà le cas dans les coopératives : d’une part, l’écart de rémunération entre le dirigeant et les salariés est bien plus faible et, d’autre part, le management est naturellement « contrôlé » par les salariés eux-mêmes qui peuvent faire remonter les problèmes lors des assemblées générales. Toutefois, devoir rendre des comptes à plusieurs chambres pourrait rendre la tâche du dirigeant beaucoup plus compliquée et le pousser à prendre des décisions incohérentes ou contreproductives. Chaque chambre aurait peur d’être lésée par le dirigeant et devrait donc instaurer des organes de supervision pour s’assurer qu’il agisse dans leur intérêt, rehaussant les coûts d’agence.

Conclusion

Bien que l’entreprise bicamériste soit une proposition audacieuse pour démocratiser la sphère du travail, elle ne remplit pas toutes les promesses que l’on peut attendre d’une entreprise démocratique. De plus, elle risque d’engendrer de sérieux défauts structurels qui la rendront bien moins efficace qu’une entreprise traditionnelle.

La coopérative s’en sort mieux dans quasiment tous les domaines, même si elle est probablement plus difficile à mettre en place en raison du manque d’investisseurs privés hors salariés. L’entreprise bicamériste ne peut cependant pas faire office de « modèle de transition » entre nos entreprises actuelles et les coopératives compte tenu de toutes les faiblesses évoquées précédemment.

Source

FERRETTI, GOSSERIES – Are bicameral firms preferable to codetermination or worker cooperatives ? (2023)

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