Démocratiser la monnaie

Dans les articles précédents, la relation entre les banques et l’État a été assimilée à celle d’un franchisé et d’un franchiseur, la franchise étant le droit de créer de la monnaie (via les prêts). Des propositions ont été développées pour changer la nature des franchisés (banque d’investissement à but non lucratif, par exemple) et aboutir à une finance plus démocratique.

Toutefois, pour Mary Mellor (professeure de science sociale, spécialisée dans l’écoféminisme), un aspect primordial de ces réformes a été omis : tout ne se finance pas par emprunt. Les infrastructures, par exemple, ne sont pas des investissements rentables, on ne peut donc pas s’attendre à ce qu’une entreprise privée s’endette pour construire des ponts, quand bien même le taux d’intérêt serait attractif. Il faut donc réfléchir à des formes de création monétaire qui ne reposent pas exclusivement sur de la dette.

Les problèmes de la création monétaire par la dette

Aujourd’hui, la création monétaire vient essentiellement des prêts accordés par les banques privées. Le mécanisme est simple : lorsque la banque accorde un prêt, la somme apparaît d’un côté de son bilan à l’actif (le prêt) et de l’autre au passif (le compte de dépôt sur lequel l’argent a été crédité). La monnaie est donc créée par un simple jeu d’écriture, et elle se détruit de la même façon lorsque l’emprunt est remboursé. En fin de compte, l’opération est neutre. Cependant, l’argent prêté par les banques étant en constante augmentation (en cas de croissance économique positive), et les emprunts s’étalant sur de longues durées, il y a en moyenne davantage de monnaie créée que de monnaie détruite chaque jour.

Ce mécanisme pose des problèmes fondamentaux. Tout d’abord, la création monétaire se fait à l’avantage de ceux qui sont en mesure d’emprunter. Or, comme nous l’avons vu dans les articles précédents, cela concerne majoritairement les classes sociales les plus aisées, les grosses entreprises et les hedge funds. Le reste de la société bénéficie peu du processus de création monétaire. Toutefois, avec les réformes de démocratisation de la finance développées dans les autres articles, on peut supposer que ce problème sera en grande partie résolu.

Mais ce n’est pas tout, la création monétaire par la dette, puisqu’elle encourage une croissance économique infinie, est incompatible avec le concept de décroissance dont nos sociétés ont peut-être besoin pour mieux respecter l’environnement et lutter contre le changement climatique.

De plus, cette source de monnaie est économiquement dangereuse, car lorsque personne ne peut ou ne veut emprunter, il se produit inévitablement une crise de liquidité, contraignant la banque centrale à réinjecter massivement de la monnaie dans le système financier (via le quantitative easing, notamment).

Le processus de création monétaire doit donc s’émanciper de la dette pour rendre la finance plus « durable ».

Le financement monétaire public

Le financement monétaire public, familièrement appelé « la planche à billets » est une forme de création monétaire sans dette : la banque centrale (ou directement le Trésor public) émet de la monnaie sans contrepartie pour financer le budget de l’État.

Naturellement, ce type de création monétaire est décrié, il est d’ailleurs interdit au sein de l’Union européenne et dans de nombreux autres pays, car il a causé des dommages considérables dans le passé (l’hyperinflation de la République de Weimar au début du XXsiècle, par exemple).

Cependant, le financement des déficits de l’État n’est en réalité pas si différent de l’émission de monnaie par les banques privées. Quand l’État dépense, on peut dire qu’il crée de la monnaie, et quand il collecte les recettes fiscales, il la détruit. Il s’écoule un certain temps entre la création et la destruction (comme pour un emprunt) : les dépenses faites à un instant t ne vont avoir des effets positifs sur l’économie qu’au bout d’un certain temps, au bout duquel l’État percevra un surplus de recettes fiscales. Il est donc normal, de ce point de vue, qu’en période de croissance, les dépenses soient supérieures aux recettes (déficit), puisque les impôts se rapportent au passé où l’activité économique était moindre.

Aujourd’hui, les déficits publics sont financés par la banque centrale aux États-Unis et par les marchés financiers en Europe. L’autrice imagine un système alternatif dans lequel les déficits seraient toujours financés par création monétaire. Cela redonnerait un pouvoir considérable à l’État, notamment pour investir dans des secteurs délaissés. La monnaie deviendrait un bien public et serait plus équitablement répartie dans l’économie. La fiscalité ne serait plus un moyen de redistribuer les richesses, mais de réguler l’inflation en détruisant plus ou moins de monnaie en circulation. Le ministère des Finances aurait donc le même rôle qu’une banque centrale.

Ce genre de système pourrait prendre plusieurs formes. Il s’ajouterait au système de création monétaire par la dette, ou bien le supplanterait entièrement. La dépense publique financée par ce biais pourrait se faire sous la forme d’investissements ou d’un revenu universel.

Toutefois, se pose évidemment la question suivante : l’État serait-il capable de gérer ce pouvoir monétaire sans imprimer de la monnaie de manière excessive ? Le secteur bancaire peut être critiqué pour sa recherche perpétuelle du profit, mais l’État a aussi ses failles : autoritarisme, inefficience, corruption, clientélisme, etc.

Confier un tel pouvoir à l’État ne peut se faire qu’avec des garanties démocratiques suffisamment fortes pour être certain que la monnaie fraîchement créée soit utilisée à bon escient et de manière raisonnable.

Les budgets participatifs pourraient apporter ce genre de garantie. Pour éviter le piège des cycles électoraux, tout ou partie des budgets pourraient être décidés sur de longues périodes : 5 ans au lieu d’un an, par exemple. Ces processus incluraient les citoyens des zones concernées et serviraient à déterminer tant la nature des dépenses que leur montant.

Des comités citoyens pourraient également surveiller les bénéficiaires les plus importants de la création monétaire publique et privée, afin de s’assurer que les fonds ne soient pas utilisés de manière contraire à leur allocation et qu’il n’y ait pas de gaspillage ou de corruption dans leur emploi.

Conclusion

La monnaie est un bien public dont la création et la destruction sont aujourd’hui déléguées à des acteurs privés, les banques. Retourner l’échiquier en faisant de l’État le principal émetteur de monnaie changerait drastiquement la nature même de l’État ainsi que du système financier. De nouvelles formes de démocratie seraient alors nécessaires pour l’encadrer et éviter à tout prix le phénomène de la « planche à billets ».

Source

MELLOR – Democratizing finance or democratizing money ?

Une réflexion sur “Démocratiser la monnaie

  1. « Retourner l’échiquier en faisant de l’État le principal émetteur de monnaie changerait drastiquement la nature même de l’État ainsi que du système financier. De nouvelles formes de démocratie seraient alors nécessaires pour l’encadrer »

    On a bossé sur quelques pistes en atelier constituant sur le pouvoir monétaire :
    Banque Centrale Citoyenne
    Commission de Régulation Monétaire
    Assemblée de Répartition Monétaire
    Services Communaux de Répartition Monétaire
    Permanences Communales de Répartition Monétaire
    Assemblées Communales de Répartition Monétaire
    Commission de Contrôle du Pouvoir Monétaire
    Commission de Contrôle des Dépenses Publiques
    Commission de Contrôle des Financements Publics

    Voir : https://mumbleconstituant.wordpress.com/notre-constitution-mumble/#titre11

    J’aime

Répondre à Torotoro Annuler la réponse.