Hélène Landemore a montré que l’élection n’avait pas de raison d’être considérée comme l’unique instrument de la démocratie. Le tirage au sort et l’auto-sélection méritent d’être considérés comme des alternatives. L’auteure cherche ici à construire un cadre qui permettra de les analyser et de les comparer à l’élection autour de trois notions clefs : la représentation, la légitimité et la démocraticité.
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La représentation
Il existe de nombreuses définitions de ce qu’est la représentation. Elles font cependant souvent référence à d’autres concepts fondamentaux tels que la démocratie et la légitimité. L’auteure cherche à séparer toutes ces notions, c’est pourquoi elle choisit un cadre plus épuré à la représentation.
La définition de la représentation selon Andrew Rehfeld est la suivante : « la représentation résulte de l’approbation d’un groupe à ce qu’un individu, plutôt qu’un autre, défende les intérêts d’un certain nombre de personnes dans le cadre de ses fonctions. »
On remarque que le « groupe » qui reconnaît le représentant n’est pas forcément constitué par les « personnes » représentées. Ainsi, un monarque est reconnu par les nobles pour représenter l’intégralité du royaume, sans que les paysans aient leur mot à dire.
Cette notion fondamentale de la représentation peut se caractériser de trois manières :
- Une représentation est légitime si le représentant est reconnu comme apte à prendre des décisions ;
- Une représentation est démocratique si le représentant a accédé à ses fonctions par un moyen démocratique ;
- Une représentation est bonne si elle respecte les intérêts des personnes représentées.
Ainsi, une représentation peut-être non-démocratique, illégitime et mauvaise. Reste à définir plus précisément ce qu’est la légitimité et la démocraticité.
La légitimité
La définition de la légitimité est la suivante : il s’agit de la propriété par laquelle une entité est moralement habilitée à gouverner et à donner des ordres. Elle peut venir de la manière dont un représentant est sélectionné, du processus par lequel une décision est prise ou encore par les talents dont fait preuve le représentant.
La légitimité est dite démocratique si elle est reconnue par une majorité de la population et pas seulement par un petit groupe de personnes influentes.
La démocraticité

La démocraticité, selon l’auteure, mesure à quel point un représentant ou un régime politique satisfait aux principes d’inclusivité et d’égalité parmi les citoyens.
Ces deux principes s’imposent d’eux-même quand on cherche à prendre une décision de manière démocratique dans un groupe de quelques individus. On s’assure d’inviter tous les membres du groupe dans la discussion (inclusion), tout en donnant le même droit de parole à chaque personne qui souhaite intervenir (égalité). Ces principes fondamentaux doivent rester les mêmes quand on change d’échelle pour s’intéresser à des régimes politiques bien plus vastes.
La démocratie est souvent associée à d’autres notions telles que la responsabilité des représentants ou leur capacité à répondre aux besoins du peuple. Cependant, ces critères ne s’appliquent pas exclusivement à la démocratie : on peut attendre d’un roi qu’il réponde aux attentes de ses sujets, tout comme les dirigeants d’une oligarchie peuvent être tenus responsables de leur mauvaise gestion. Ces deux éléments permettent de vérifier si un gouvernement agit « pour le peuple », mais pas « par le peuple ».
Les deux composantes fondamentales de la démocratie que l’on ne retrouve dans aucun autre régime sont bel et bien l’inclusion des citoyens à la prise de décision et la distribution égalitaire des droits politiques. Ces principes étaient déjà théorisés au temps de la démocratie athénienne.
Concernant l’élection, on peut dire qu’elle est démocratique puisqu’elle inclut tous les citoyens – n’importe qui peut se porter candidat – et qu’elle est égalitaire – tous ont un droit de vote. Cependant, l’élection a pour effet de sélectionner des candidats qui, par leurs qualités apparentes, se distinguent des autres. Cela conduit à un corps de représentants qui n’est en rien inclusif de la population totale, puisque la plupart des citoyens ne possèdent pas les qualités requises (charisme, argent, réseau, etc.) pour se faire élire. C’est la raison pour laquelle nos régimes actuels ne sont que partiellement démocratiques, l’autre part pouvant être qualifiée d’aristocratique (voir la démonstration de Bernard Manin).
Conclusion
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, représentation, légitimité et démocraticité ne vont pas toujours de pair.
Nos régimes politiques modernes sont représentatifs, car les élus exercent le pouvoir pour le compte des citoyens, ils sont légitimes, car reconnus comme tels par les citoyens via la Constitution, mais ils ne sont démocratiques que d’une manière ambiguë.
Se pose maintenant la question de savoir ce que valent les autres formes de représentation, à savoir le tirage au sort et l’auto-sélection en s’appuyant sur le même prisme de lecture.
Source
LANDEMORE – Open Democracy, chapter 4 : legitimacy and representation beyond elections (2020)