Jürgen Habermas est un philosophe qui s’est intéressé à plusieurs sujets (sociologie, langage, etc.) avant de se concentrer sur la politique et la démocratie.
Il observe, dès les années 80, une crise au sein de la démocratie représentative : la complexification de la société et la multiplication d’institutions non élues rendent la volonté générale de plus en plus difficile à appréhender.
C’est en réponse à ce constat qu’il élabore sa propre théorie de la démocratie délibérative, dont voici une synthèse des éléments les plus saillants.
Le droit
Habermas imagine que dans un environnement sans contraintes où les individus communiqueraient librement, ils en viendraient à adopter une Constitution qui d’un côté recenserait les droits et libertés fondamentales et, de l’autre, définirait des droits pour les citoyens à agir sur les lois, c’est-à-dire :
« Des droits fondamentaux à participer à chances égales aux processus de formation de l’opinion et de la volonté et qui constituent le cadre dans lequel les citoyens exercent leur autonomie politique et à travers lequel ils instaurent un droit légitime. » HABERMAS – Droit et démocratie (1997)
Pour Habermas, l’autonomie privée des citoyens (jouir des libertés individuelles) est aussi importante que leur autonomie publique (participer à l’élaboration du droit), car les citoyens ne peuvent obéir à des lois que s’ils en sont les co-auteurs. Cela signifie qu’un article de la Constitution est tout aussi légitime que n’importe quelle décision émanant de la volonté des citoyens.
Reste à savoir où et comment cette volonté peut s’exprimer.
L’espace public

L’espace public est situé à la jonction entre la société civile et l’État, il est composé de lieux tantôt formels (un parlement, un tribunal), tantôt informels (un plateau télé, une association). C’est là que se déroulent les débats politiques nécessaires à la formation de l’opinion et de la volonté des citoyens. Ceux-ci peuvent alors exprimer de nouveaux besoins et faire la critique des institutions existantes.
Une revendication politique peut ainsi cheminer depuis une petite communauté avant d’être débattue dans un média local ou sur internet, puis d’éventuellement donner lieu à une manifestation dans une grande ville jusqu’à être mise à l’ordre du jour du journal de 20 h. La revendication passe ensuite dans la sphère politique où elle est reprise par un parti puis est débattue à l’Assemblée nationale jusqu’à faire l’objet d’une nouvelle loi.
Pour Habermas, la délibération est un phénomène qui part de la périphérie de l’espace public vers son centre, avec, à chaque étape, un débat libre et équitable où tous les citoyens concernés peuvent participer. Seules les décisions prises en vertu de ce principe peuvent ainsi être qualifiées de légitimes.
Dans les faits, cependant, l’espace public est le siège de deux forces contraires : d’un côté l’expression de la volonté des citoyens désireux d’enrichir le débat public, et de l’autre la manipulation de la population par des pouvoirs illégitimes (des intérêts privés). Cela se voit notamment lors des campagnes électorales où l’opinion des citoyens ne se forge pas à la lumière d’un débat argumenté, mais d’une publicité mise en scène de façon manipulatoire et démonstrative.
Les institutions
La Constitution d’un État est le reflet de la culture politique de sa population. Or, cette culture est en perpétuelle évolution, donc la Constitution doit être vue comme un projet sans cesse remis en question et non comme un texte gravé dans le marbre.
« Chaque citoyen peut, à tout moment, critiquer les textes et les décisions de la génération des fondateurs et de leurs successeurs ; il peut tout aussi bien adopter le point de vue des fondateurs et jeter un regard critique sur le présent, pour savoir si les pratiques de la formation démocratique de l’opinion et de la volonté remplissent les conditions nécessaires d’un processus fondateur de légitimité. » HABERMAS – Le paradoxe de l’État de droit démocratique (2000)
La démocratie est censée se maintenir d’elle-même grâce à une participation constante des citoyens au processus constituant. Cependant, les citoyens s’expriment via de nombreux canaux différents et il est parfois difficile d’identifier une volonté générale. Habermas admet donc qu’il est nécessaire d’avoir des institutions au sein desquelles des procédures garantissent une délibération de qualité.
Ainsi, la légitimité démocratique ne vient pas directement de la volonté des citoyens, mais de la manière dont elle se forme : la délibération.
L’éthique de la discussion
La délibération au sens de Habermas repose sur une discussion argumentée qui doit satisfaire à une certaine éthique, notamment :
- toutes les personnes qui ont un intérêt pour le sujet doivent pouvoir participer ;
- un locuteur doit être prêt à changer d’avis face aux arguments de l’autre ;
- tous les locuteurs doivent débattre sur un pied d’égalité ;
- la communication doit progresser par la seule force du meilleur argument, et non par la menace, la contrainte, l’obligation ou encore la tradition.
La discussion implique une forme de respect entre les interlocuteurs, une sincérité, un désir de dialoguer et surtout l’effort d’argumenter, car c’est par ce biais et uniquement par ce biais que l’opinion et la volonté des citoyens qui participent ou assistent à la discussion doivent se former.
Ces critères sont cependant des idéaux qu’il est souvent difficile de réunir en pratique.
Conclusion
La démocratie délibérative de Habermas repose à la fois sur des phénomènes observables (le rôle de l’espace public dans la décision politique) et sur un idéal de délibération entre citoyens qui, de par ses caractéristiques exigeantes, semble difficile à atteindre dans nos démocraties représentatives.
De nombreux chercheurs, cependant, s’appuient sur la théorie de Habermas afin d’imaginer de nouveaux modèles démocratiques, des simples assemblées citoyennes à des systèmes politiques plus complexes en passant par des budgets participatifs.
Source
DUPEYRIX – Comprendre Habermas (2009)