Introduction
Il existe un argument récurrent contre l’usage du tirage au sort en politique : les citoyens ne sont pas suffisamment compétents pour prendre des décisions. Dans cet article, l’auteure essaye de montrer qu’en dépit de cette incompétence, une assemblée tirée au sort est capable de délibérer et de faire preuve d’une véritable intelligence collective grâce à sa diversité cognitive.
La diversité cognitive
Définition
La diversité cognitive correspond aux multiples approches que peuvent avoir les membres d’un groupe face à une même situation :
- la diversité de perspective, c’est-à-dire la manière de se représenter un problème ;
- la diversité d’interprétation des faits et de la situation ;
- la diversité heuristique, c’est-à-dire les différentes approches utilisée pour résoudre un problème ;
- etc.
Cette diversité de raisonnement découle de multiples facteurs : génétique, expérience, cadre culturel, éducation, etc. En outre, les individus ne sont pas enfermés dans un seul processus cognitif, celui-ci évolue tout au long de la vie. Il joue un rôle important dans la formation des opinions et des valeurs.
Intérêt pour la délibération
Des chercheurs se sont aperçus que des groupes composés d’individus cognitivement différents étaient beaucoup plus efficaces que des groupes composés d’une élite homogène. Pour illustrer cet effet, imaginons qu’un groupe de cinq personnes doive déchiffrer un code compliqué. Le groupe qui comprend un mathématicien, un amateur de mots croisés, un poète, un comptable et un informaticien arrivera plus rapidement à la solution qu’un groupe de cinq mathématiciens, alors que ceux-ci sont individuellement les plus compétents pour résoudre le problème.
Cependant, pour que cet effet puisse être observable, il faut satisfaire quatre conditions :
- Le problème doit être difficile à résoudre ;
- Chaque membre du groupe doit être capable de résoudre individuellement le problème ;
- Les membres du groupe doivent être cognitivement diversifiés ;
- Ceux-ci doivent être choisis parmi un large panel et la taille du groupe doit être suffisamment grande.
Cet effet s’explique pour plusieurs raisons :
- Une plus grande diversité permet à chaque membre d’apprendre davantage d’informations des autres membres, informations qui sont utiles, voire nécessaires à la résolution du problème
- Si le groupe est cognitivement diversifié, cela suppose un plus grand échange d’arguments qui peuvent ensuite être remis en question par d’autres membres du groupe, tandis qu’un groupe homogène risque de tomber d’accord rapidement sans que leurs préjugés soient questionnés.
Autre exemple tiré d’un cas réel : les habitants de New Haven se plaignent de l’insécurité d’un quartier. Des riverains organisent des rondes et se coordonnent pour faire régner l’ordre. Après une première rencontre entre les habitants, le maire et le chef de la police, il est décidé d’affecter une voiture de police quelques heures par jour à la surveillance du quartier. La solution fonctionne, mais les agressions reprennent dès que les policiers ne sont plus là. On propose ensuite de placer un agent sous couverture afin d’identifier et d’appréhender les criminels, mais il fait trop froid à cette époque de l’année et aucun policier ne veut le faire.
Puis, au cours d’une autre délibération, un habitant propose de mieux éclairer les rues, car l’obscurité invite au crime. La solution séduit tout le monde, sauf qu’elle est techniquement impossible à mettre en œuvre à cause de la surcharge du réseau électrique. Quelqu’un d’autre propose alors d’installer des lampadaires solaires. La solution est coûteuse, mais la mairie parvient à faire financer les lampadaires par l’État et depuis, la criminalité s’est effondrée dans le quartier.
Cet exemple montre que le groupe diversifié (habitants, mairie, police) a su explorer différentes solutions avant de tomber sur l’optimum, alors que sans délibération, personne n’y serait parvenu : les habitants auraient continué de faire leur ronde, la police de placer une voiture à heures fixes, et la mairie de ne rien faire.
Impact sur la démocratie délibérative
La procédure de tirage au sort
À la lumière de ces exemples, on comprend que l’élection serait moins efficace que le tirage au sort, car elle consiste à sélectionner un groupe d’élus compétents, mais cognitivement semblables, alors que le tirage au sort permet de réunir des individus incompétents, mais très diversifiés.
On comprend aussi que la rotation des charges est importante, car le processus cognitif des individus évolue selon l’environnement de travail. Ainsi, les hommes et femmes de pouvoir perdent leur diversité cognitive au fil de leur mandat, qu’ils soient élus ou tirés au sort.
En outre, l’auteure explique qu’il est assez difficile de maîtriser la diversité cognitive, par exemple en voulant imposer certains quotas dans la procédure de tirage au sort. En effet, les problèmes politiques auxquels doit faire face une assemblée citoyenne sont incertains, et l’on ne peut savoir à l’avance quels quotas socio-démographiques sont les plus pertinents. En mettant en place certains quotas, on risque parfois d’homogénéiser le groupe sur d’autres critères.
Le tirage au sort par sélection aléatoire pure semble donc la meilleure solution en théorie. Même en sachant qu’il existe un biais d’auto-sélection rendant certains groupes sociaux plus susceptibles que d’autres de participer, l’instauration de quotas est méthodologiquement peu souhaitable – elle peut cependant l’être pour d’autres raisons, telles que la légitimité de l’assemblée.
Assemblées citoyennes
Plus les membres d’une assemblée citoyenne sont cognitivement diversifiés, plus ils sont efficaces. Il suffirait donc d’augmenter le nombre de membres pour améliorer la diversité et l’intelligence collective du groupe.
Cependant, tout n’est pas aussi simple, car un groupe de 100 personnes ne peut pas délibérer dans les mêmes conditions qu’un groupe de 10. S’ils sont trop nombreux, les citoyens ne peuvent plus dialoguer et, en définitive, se fient à l’avis de quelques leaders d’opinion au sein du groupe, ce qui casse entièrement les effets positifs de la délibération. Il existe donc un seuil à ne pas dépasser pour la constitution des groupes de discussion.
On peut aussi se demander si le prérequis « Chaque membre du groupe doit être capable de résoudre individuellement le problème » vu dans la première section est bien applicable aux assemblées citoyennes. En d’autres termes, les citoyens ne sont-ils pas trop incompétents pour que cet effet d’intelligence collective puisse se manifester ? Dans cette hypothèse, il serait alors plus efficace d’imposer des quotas aux élections, de manière à améliorer la diversité cognitive des élus, plutôt que d’organiser un tirage au sort.
Mais ces craintes sont effacées par l’observation des récentes expériences de démocratie délibérative où les citoyens ont su s’approprier la problématique en jeu et proposer des solutions innovantes. Il faut toutefois reconnaître que ces expériences ne mettent jamais les citoyens dans une posture décisionnaire. En outre, il a déjà été montré que les quotas ne constituent pas une solution intéressante pour améliorer la diversité cognitive.
Conclusion
Si la délibération au sein d’un petit comité cognitivement diversifié permet théoriquement d’atteindre une certaine intelligence collective, il faut aussi reconnaître que des obstacles se dressent sur le chemin, tels que la polarisation agressive des débats.
On ne peut donc pas se reposer uniquement sur cette intelligence collective pour espérer un succès, il faut encore créer un cadre délibératif fécond qui empêche ce genre de dérive de se manifester.