Les effets de la saillance sur la délibération

L’efficacité d’un processus délibératif repose notamment sur la diversité de ses membres : chacun a son propre point de vue sur la question à l’ordre du jour et tous n’appartiennent pas aux mêmes milieux sociaux, ce qui permet des échanges bien plus riches qu’au sein d’un groupe homogène.

Pour garantir cette diversité, ses membres sont tirés au sort selon une méthode « stratifiée », c’est-à-dire que certains critères (âge, genre, niveau d’éducation, etc.) font l’objet de quotas de manière à ce que la composition du groupe reflète la composition de la population totale (s’il y a 51 % de femmes dans la population, il doit y avoir environ 51 % de femmes dans le groupe).

Les participants étant conscients de ce système de quotas, il peut se produire un effet de saillance, c’est-à-dire que chaque individu se sent différent des autres, ou perçoit l’autre comme étant différent de lui à raison du groupe social auquel il appartient. Zohreh Khoban, l’auteur de cet article, se demande à quel point cet effet de saillance peut affecter la qualité du processus délibératif. Pour ce faire, il teste deux hypothèses :

  • H1 Les membres d’un groupe informés sur l’effet de salliance anticipent un mauvais déroulement des délibérations.
  • H2 Les membres d’un groupe informés sur l’effet de salliance pensent que les différences qui les séparent vont être reconnues et prouver leur utilité au cours du processus délibératif.

Méthode

Pour confirmer ou infirmer les hypothèses, l’auteur a mené une enquête en distribuant un questionnaire auprès de 743 Suédois. Les répondants doivent imaginer une situation dans laquelle ils sont tirés au sort pour participer à une assemblée citoyenne. Le thème de cette assemblée fictive est :

  • Les contrôles d’identité à la frontière pour réguler les flux migratoires pour la moitié des répondants ;
  • L’instauration de quotas de femmes dans les conseils d’administration des entreprises pour éviter les harcèlements sexuels au travail pour l’autre moitié.

Pour chacun de ces deux thèmes, les répondants sont aléatoirement répartis dans trois groupes :

  • Le groupe témoin qui ne subit aucun traitement particulier ;
  • Le groupe 1 à qui l’on précise que les membres de l’assemblée appartiennent à des milieux sociaux différents, car ils ont des perspectives et des expériences politiques différentes ;
  • Le groupe 2 à qui, en plus du traitement du groupe 1, l’on a demandé de s’identifier à un groupe social qui, selon eux, mériterait d’être représenté dans une telle assemblée.

Les groupes traités se voient donc exposés à un effet de saillance, le groupe 2 à plus forte raison que le groupe 1.

L’enquête consiste en sept affirmations que les participants peuvent évaluer de 1 (peu probable) à 4 (très probable). Les quatre premières permettent de tester la première hypothèse (H1) :

  • Q1 Les participants laisseraient le temps aux autres d’expliquer leur point de vue.
  • Q2 Les participants comprendraient comment les autres raisonnent.
  • Q3 Les participants seraient prêts à changer d’opinion.
  • Q4 Les participants parviendraient à un consensus sur la question posée.

Trois autres affirmations sont proposées pour tester la seconde hypothèse (H2) :

  • Q5 La discussion aiderait les participants à mieux comprendre pourquoi chacun a une opinion différente.
  • Q6 La discussion ferait émerger beaucoup de pistes intéressantes pour répondre à la proposition du thème (contrôle d’identité ou quotas de femmes).
  • Q7 La discussion révèlerait les avantages et les inconvénients de la proposition du thème.

Ainsi, l’enquête mesure les attentes des citoyens par rapport à un processus délibératif, car bien souvent, ce sont ces attentes qui déterminent si les participants vont, ou non, se prêter au jeu de la délibération de manière sincère et entière.

Résultats

Les résultats moyens (de 1 à 4) de chaque question (Q1 à Q7) sont comptabilisés pour chaque groupe (contrôle, 1, et 2). H1 correspond à la moyenne de Q1 à Q4 et H2 de Q5 à Q7.

On constate que les réponses des participants changent peu concernant les questions Q1 à Q4 qui testent l’hypothèse H1, en revanche on observe de plus franches variations entre le groupe témoin et les groupes 1 et 2 pour les questions de l’hypothèse H2 (Q5 à Q7). Le groupe 2 a tendance à répondre encore plus favorablement aux affirmations que le groupe 1. Cet effet est cependant beaucoup plus fort pour le thème des quotas de femmes dans les conseils d’administration que pour le contrôle d’identité aux frontières.

De ces premiers résultats, l’auteur conclut que l’hypothèse H1 est invalidée, car mettre l’accent sur les différences des participants n’a pas pour effet de réduire l’espérance d’une bonne délibération. L’hypothèse H2, quant à elle, est validée : plus les participants sont exposés à l’effet de saillance, plus ils s’attendent à ce que leurs différences soient utiles au processus délibératif.

On peut aussi analyser les réponses des enquêtés en fonction de leur appartenance à un groupe sociodémographique. L’effet le plus significatif concerne les femmes qui sont en moyenne 7 % plus susceptibles que les hommes de s’attendre à ce que la délibération fasse émerger des perspectives différentes autour d’une proposition (Q6) et permette d’en clarifier les avantages et les inconvénients (Q7). C’est particulièrement le cas pour le sujet des quotas de femmes dans les entreprises. D’autres effets montrent que les personnes ayant peu de revenus, peu de diplômes et étant jeunes s’attendent globalement à ce que les participants comprennent mieux les divergences d’opinions (Q5).

Des questions subsidiaires ont été posées aux enquêtés pour connaître les causes de ce qui pouvait mener, selon eux, à une réussite ou un échec des délibérations. Peu d’effets ont été mis en évidence, hormis un : les répondants sont 17 % plus nombreux à choisir les relations de pouvoir comme critère déterminant de la réussite d’une délibération lorsqu’ils ont été mis dans les conditions du groupe 2 par rapport au groupe témoin.

Conclusion

Les résultats de l’étude ne sont pas saillants (sans faire de mauvais jeu de mot), car les enquêtés n’ont pas reçu des informations très différentes selon qu’ils étaient dans le groupe témoin, ou les groupes 1 et 2. Seule une ou deux phrases changeaient dans le corps de texte que les participants ont certainement lu de manière hâtive.

Le fait que les effets aient été plus prononcés pour le sujet relatif aux quotas de femmes dans les conseils d’administration et, qui plus est, parmi les répondantes, montre qu’avoir connaissance de l’effet de saillance suscite des attentes délibératives plus élevées lorsque la personne appartient elle-même à un groupe social désavantagé. Le contrôle d’identité aux frontières, quant à lui, montre un effet quasiment inverse concernant les répondants issus de l’immigration : ils sont moins enclins à croire que le processus serait respectueux et efficace si l’on insiste sur le fait qu’ils appartiennent à un groupe social distinct.

Insister sur les différences entre les participants contribue globalement à créer une bonne disposition des individus à participer à la délibération, mais ce n’est pas systématique, il convient donc de mener des recherches supplémentaires sur le sujet pour mieux en délimiter les effets.

Source

KHOBAN – An Experiment on the Effect of Group Salience on Citizen Deliberation (2022)

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