Michael Morrell, Genevieve Johnson et Laura Black se sont intéressés non pas aux interactions entre les membres d’une assemblée citoyenne, mais aux émotions qu’ils éprouvaient aux différents stades du processus, en particulier pour le cas des revues d’initiative citoyennes (pour en apprendre davantage sur ce dispositif, il est recommandé de lire cet article).
Le contexte scientifique
Selon la recherche en psychologie, les émotions peuvent être rangées en deux catégories :
- Les émotions générales qui représentent un état global, par exemple un sentiment positif ou négatif.
- Les émotions discrètes qu’on peut qualifier précisément, par exemple la compassion, la sympathie ou l’anxiété.
La délibération, quant à elle, peut être qualifiée de :
- diffuse lorsque les citoyens s’informent, réfléchissent et débattent dans la vie courante,
- ou de concentrée lorsqu’ils délibèrent sur une courte période et sur un sujet délimité.
La délibération peut aussi être qualifiée de :
- structurée lorsqu’elle s’effectue dans un cadre particulier (par exemple en ayant recours à des facilitateurs pour arbitrer les échanges),
- ou de non structurée lorsque les citoyens s’organisent librement.
La plupart des recherches menées dans ce domaine concernent l’impact des émotions discrètes sur des délibérations diffuses et non structurées. Par exemple, il a été montré que l’anxiété favorisait la participation aux délibérations, ou que la colère empêchait généralement les citoyens d’apprendre de nouvelles choses. En revanche, quand la délibération est concentrée, la colère peut inciter les citoyens à s’informer (particulièrement s’ils connaissent mal le sujet dont il est question). Il a aussi été montré que les citoyens exposés aux documents rédigés par la revue d’initiative citoyenne faisaient preuve de davantage de sympathie et de compassion.
Dans cette étude, les auteurs vont s’intéresser aux effets des émotions discrètes au sein d’un processus délibératif concentré et structuré (les revues d’initiatives citoyennes).
La méthode
Les auteurs avaient déjà mené une première expérience lors de trois revues d’initiative citoyenne en 2016 et cherchent, en 2018, à la répliquer au sein de trois nouvelles occurrences pour en confirmer ou en infirmer les résultats.
Afin d’évaluer les émotions de la vingtaine de participants, des questionnaires sont distribués à la fin de chacune des quatre journées de délibération. Il s’agit de savoir s’ils ont ressenti de la colère, de l’anxiété, de l’enthousiasme, de la joie, de la tristesse ou de la sympathie.
Ces questionnaires posent également d’autres questions relatives au processus délibératif :
- Avez-vous eu l’opportunité d’exprimer votre point de vue aujourd’hui ?
- Avez-vous l’impression que les autres participants vous ont traité avec respect ?
- Quand l’opinion des experts ou des autres participants différait de la vôtre, combien de fois cela vous a-t-il fait réfléchir attentivement ?
Les résultats


Globalement, les sentiments qui prédominent sont l’enthousiasme et la joie. Cela se retrouve aussi bien en 2016 qu’en 2018. Il y a peu de différences majeures entre les sentiments mesurés dans les deux expériences, hormis la sympathie qui est plus forte et la colère qui est moins forte en 2018 qu’en 2016. La tristesse et la colère apparaissent comme deux sentiments très minoritaires dans ce genre de délibération.
On observe que la joie n’est pas constante, elle augmente toujours de façon prodigieuse à partir du troisième jour, jusqu’à atteindre son maximum au quatrième et dernier jour de délibération.
Plusieurs conclusions qui avaient été établies après les résultats de 2016 sont invalidées par ceux de 2018, notamment le fait que le niveau d’anxiété diminuait au cours du temps. Les auteurs notent également que la sympathie varie sensiblement d’un groupe à l’autre.
Concernant les trois questions annexes qui visaient à mesurer la perception de la qualité du processus délibératif par les participants, plusieurs phénomènes peuvent être observés. Il existe une corrélation assez nette entre le fait d’avoir eu l’opportunité d’exprimer ses opinions et le sentiment de la joie. Inversement, les citoyens n’ayant pas eu l’impression de pouvoir donner leur point de vue sont très nombreux à ressentir de la colère à l’issue de la journée. Ces conclusions sont assez intuitives, mais il faut noter que dans l’ensemble très peu de participants sont concernés par le deuxième cas de figure.
L’enthousiasme va également de pair avec les citoyens qui se sentent écoutés, traités avec respects et qui prennent le temps d’analyser sérieusement les opinions des autres. Les données montrent que le dernier jour de délibération est un moment clef où une connexion se crée entre les sentiments positifs des citoyens (joie, enthousiasme, sympathie) et la reconnaissance de la qualité du processus délibératif (chacun peut s’exprimer dans le respect de l’autre et avec intelligence).
Conclusion
Bien que les résultats de l’étude restent encore au stade expérimental en raison du faible nombre de cas étudiés (6) et des biais liés à l’auto-évaluation des citoyens sur un questionnaire, il semble clair que la délibération structurée des revues d’initiative citoyenne engendre avant toute chose des sentiments très positifs de la part des participants et que la colère et la tristesse sont peu communes. Elles apparaissent cependant souvent lors du jour 2 ou 3, lorsque les grandes décisions doivent être prises concernant le travail commun. Il pourrait être judicieux pour de futures recherches de s’intéresser à d’autres sentiments négatifs, tels que la honte ou la déception.
Le lien entre la joie et la capacité des citoyens à exprimer leur opinion n’était pas inconnu, mais sa mise en évidence lors de cette étude doit inciter tous les organisateurs de processus délibératifs à faire en sorte que chaque participant puisse s’exprimer librement, notamment en ayant recours à des facilitateurs chargés de faire tourner la parole au sein des petits groupes de discussion.
La sympathie et l’anxiété varient selon les expériences et les jours de délibération, il n’est donc pas possible de dresser des conclusions solides à leur sujet, bien que ce soit des sentiments assez couramment partagés par les citoyens.
Source
MORRELL, JOHNSON, BLACK – Emotions and Deliberation in the Citizens’ Initiative Review Redux (2022)