Les interactions au sein des assemblées citoyennes

Les processus délibératifs ont montré que des citoyens tirés au sort pouvaient s’informer, discuter et prendre des décisions sur des sujets relativement complexes. Cependant, peu d’études ont été réalisées sur la manière dont cette discussion avait lieu, sur la rhétorique et les raisonnements employés par les membres des assemblées citoyennes.

Pour approfondir le sujet, Ken Fischer, Justin Reedy, Cameron Piercy et Rashmi Thapaliya, les auteurs de cet article, ont observé le déroulement d’une revue d’initiative citoyenne (petit groupe de citoyens tirés au sort qui mettent à disposition des électeurs une information impartiale sur le pour et le contre avant un referendum) sur la légalisation du cannabis à usage médical.

La recherche en communication

Des études préliminaires ont déterminé que les participants à un processus délibératif utilisent en général cinq formes d’interactions :

  1. Donner son opinion
  2. Signifier son accord
  3. Signifier son désaccord
  4. Rappeler les faits
  5. Poser une question

L’expression de son opinion est, de loin, la forme d’interaction la plus souvent utilisée au cours des discussions. Les éléments qui justifient ces différentes interactions sont le plus souvent liés à l’expérience personnelle, aux informations fournies par les experts lors du processus, et à moindre mesure par les témoignages d’autres participants et par les médias de masse.

D’autres études ont montré que les participants ont tendance à donner des arguments mieux construits quand ils sont confrontés à des personnes dont le point de vue diverge. À l’inverse, dans un environnement où les participants sont globalement du même avis, leurs arguments sont plus faibles.

La présence de facilitateurs, c’est-à-dire de personnes qui interviennent dans les groupes pour recentrer les débats ou distribuer la parole, permet bien souvent de mieux gérer les désaccords entre participants.

En s’appuyant sur ces concepts, les auteurs vont tenter d’identifier les différents types de raisonnements utilisés par les citoyens lors de la revue d’initiative citoyenne sur le cannabis, notamment dans les cas de désaccords.

La méthodologie

Pour rappel, la revue d’initiative citoyenne s’étale sur 4 à 5 jours et vise à produire un texte court (une à deux pages) afin de synthétiser les arguments pour et contre une proposition soumise à referendum. Ce texte est ensuite distribué aux électeurs avant le vote pour éclairer leur jugement.

L’étude s’appuie sur le verbatim des jours 3 et 4 de la Revue d’initiative citoyenne qui contient les échanges entre les 24 citoyens tirés au sort, les deux facilitateurs, les experts et les parties prenantes venues défendre leur position sur le sujet du cannabis thérapeutique, représentant un total de 414 pages de texte.

L’ordre du jour était le suivant :

  • Jour 3 : Témoignage d’experts en maintien de l’ordre, justice et santé publique, délibération en petits groupes, et enfin débat en assemblée plénière pour faire émerger les idées les plus importantes de la journée.
  • Jour 4 : Témoignage de deux agents de maintien de l’ordre, questions/réponses avec un procureur opposé à la légalisation, question/réponse avec militant de la légalisation, intervention des petits groupes de la veille, délibération et vote du texte définitif.

Les chercheurs ont analysé le verbatim de manière à ranger les interventions en deux catégories : d’un côté les raisonnements développés par les citoyens, et de l’autre les désaccords avec le raisonnement des autres. Chacune de ces catégories étant ensuite détaillée en plusieurs types.

Les résultats

Du travail mené par les chercheurs, il ressort six types de raisonnements utilisés par les citoyens et quatre types de désaccords.

Les types de raisonnement

Le raisonnement inductif consiste à tirer une conclusion générale à partir d’un cas particulier. C’est notamment le cas lorsque les participants évoquent leur expérience personnelle. Exemple de raisonnement inductif tiré du verbatim :

« Je m’y connais bien en ce qui concerne le cannabis. Je n’en fais pas pousser moi-même, mais je connais des gens qui le font. » [participante qui s’adresse à un autre participant]

Le raisonnement déductif est l’inverse du précédent : partir d’une conclusion générale pour en déduire un résultat particulier. Ce type de raisonnement est souvent utilisé par les experts qui ont connaissance de divers principes généraux (la loi, des statistiques, des études, etc.) et qui les appliquent à une situation concrète (le cannabis à usage thérapeutique). Mais les participants peuvent aussi recourir à ce raisonnement, notamment pour faire appel aux conclusions des experts qu’ils ont entendus.

« Vous venez de nous montrer qu’il y a des preuves montrant que le cannabis peut avoir un usage thérapeutique intéressant, pourtant, hier, d’autres experts ont dit que selon des études ce n’était pas le cas, pouvez-vous l’expliquer ? » [participante qui s’adresse à un expert]

Le raisonnement causal fonctionne selon le principe du « Si… Alors… ». Il peut être un puissant outil rhétorique s’il est étayé par des raisonnements déductifs, mais ce n’est pas toujours le cas : un participant peut dire « si l’on autorise le cannabis, les jeunes se mettront à en consommer davantage », ce qui est un raisonnement causal sans preuve. Les participants peuvent aussi prendre pour une causalité (l’effet x produit le résultat y) ce qui n’est en réalité qu’une corrélation (l’effet x et d’autres effets participent au résultat y).

« Vous avez dit qu’il faudrait environ 20 000 points de vente pour couvrir les besoins thérapeutiques aux États-Unis. Si l’on compte 5 à 6 employés par point de vente, alors ça fait un sacré paquet d’emplois, au moins 120 000 ! »

Le raisonnement analogique consiste à comparer deux concepts et à en souligner les similitudes ou les différences.

« Si nous mettons le cannabis en vente libre, nous verrons apparaître des publicités trompeuses, comme c’est aujourd’hui le cas pour l’alcool où on nous dit parfois que c’est bon pour la santé. »

Le raisonnement par l’incertitude consiste à affirmer que tout n’est pas établi concernant un phénomène, puis à en tirer une conclusion.

« L’absence de certitude quant à l’intérêt thérapeutique du cannabis doit nous conduire à ne pas le légaliser tout de suite. »

La question est utilisée tantôt pour obtenir des informations, tantôt pour exprimer une opinion de manière déguisée. Le verbatim montre que c’est dans cette deuxième catégorie que tombent la majorité des interventions sous forme de question.

« Aujourd’hui, le cannabis s’écoule dans des points de ventes illégaux que personne ne contrôle. Si la loi passe, et qu’elle apporte une réglementation aux conditions dans lesquelles le cannabis est vendu, n’est-ce pas mieux que la situation actuelle ? »

Les types de désaccord

La question est aussi une interaction utilisée pour exprimer un désaccord. Elle s’accompagne souvent d’un raisonnement analogique : « Qu’en est-il de l’alcool ? Vous voulez l’interdire aussi, c’est ça ? ».

« Ce que je voudrais savoir, c’est en quoi l’adoption de cette loi vous serait profitable ? Qu’avez-vous à gagner de tout cela ? »

La reformulation consiste à utiliser des informations, des preuves ou sa propre expérience pour reformuler des éléments de la discussion. Cela peut être utilisé pour réorienter le sujet d’un débat (le problème n’est pas x, mais y) en « jouant sur les mots », ou pour minimiser les propos tenus par ses adversaires. L’objectif est souvent d’éviter une confrontation directe sur un sujet donné.

« Je crains que cette loi ne serve surtout à enrichir des capitalistes hippies et des administrations déficitaires. Je trouve cela immoral que les riches s’enrichissent et que le budget public soit rééquilibré sur le dos des personnes dépendantes. »

« L’accord sur le désaccord » survient lorsque deux points de vue irréconciliables se rencontrent, ce qui aboutit généralement à l’abandon de la question au centre de la discussion et au passage au sujet suivant.

« Elle a dit qu’il y avait un panneau publicitaire sur la limousine qui incitait les passants à entrer pour se procurer du cannabis.— Elle n’a pas dit qu’il y avait des panneaux, c’est juste que… — Si, elle l’a dit, j’en suis sûr. — Non, je n’ai pas entendu ça. »

Le discrédit consiste à remettre en question la qualité d’un message ou de son auteur. Il est souvent employé en combinaison avec l’accord sur le désaccord.

« Aucun médecin digne de ce nom ne légaliserait une substance qui n’a pas fait l’objet de tests cliniques »

Conclusion

Les auteurs ont rangé les interactions des citoyens dans les processus délibératifs en un certain nombre de catégories, certaines liées aux raisonnements, d’autres aux désaccords. C’est un pas de plus vers une compréhension plus fine des processus communicationnels inhérents à ce genre d’environnement.

L’intérêt de cette étude se trouve peut-être du côté des facilitateurs qui ont la tâche subtile d’assurer la bonne qualité des délibérations. En ayant connaissance de ces catégories, ils pourraient plus facilement identifier les situations qui méritent une intervention de leur part, par exemple quand un participant n’utilise que des raisonnements déductifs ou qu’un autre ne cesse de botter en touche avec des reformulations pour éviter de débattre du vrai sujet.

Et, bien évidemment, ces recherches peuvent profiter aux participants eux-mêmes qui, s’ils sont formés à la communication avant les délibérations, sont susceptibles d’en tenir compte dans leurs interventions afin de mieux respecter les autres participants et de recourir à des raisonnements plus sophistiqués, mais aussi de comprendre que la parole des experts n’est pas d’or, car eux-mêmes sont sujets à des biais et utilisent globalement les mêmes formes de raisonnement.

Source

FISCHER, REEDY, PIERCY, THAPALIYA – Typology of Reasoning in Deliberative Processes (2022)

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