Toby James, l’auteur de l’article dont nous allons faire la synthèse, cherche à redéfinir la démocratie en s’appuyant sur le courant philosophique du réalisme critique.
Le réalisme critique appliqué à la démocratie
Les individus ont chacun des besoins matériels (manger, être en sécurité, etc.) qui déterminent leurs objectifs et leurs aspirations. Ils évoluent au sein de structures sociales (système politique, culture, etc.) qui existaient avant eux et qui façonnent également leurs aspirations selon leur position dans ces structures. Cette approche s’oppose à la théorie du choix rationnel selon laquelle le choix des individus n’est guidé que par leurs intérêts personnels.
La société idéale cherche l’épanouissement des individus tout en évitant la souffrance humaine. Cet épanouissement peut s’entendre comme un ensemble de dix droits donnés aux individus : la vie, la santé, l’intégrité physique, l’imagination, les émotions, la raison, les interactions sociales, les loisirs, et le contrôle de son environnement. Certains individus, de par leur position dans les différentes structures sociales, ont plus ou moins facilement accès à ces droits.
De ce point de vue, la démocratie est un régime politique qui cherche à maintenir ces droits pour tous les citoyens.
La politique, en particulier, découle de l’application du dernier droit : être en mesure de contrôler son environnement. Les individus ont chacun des préférences qui sont le plus souvent défendues par des représentants qui agissent en leur nom pour prendre des décisions collectives.
La démocratie réaliste peut s’analyser en un processus en trois temps :
- T1, l’existence d’un ensemble de prérequis démocratiques au sein de la société (structures qui permettent d’accéder aux dix droits évoqués précédemment)
- T2, les interactions politiques entre les groupes, les individus et leurs représentants qui peuvent prendre la forme du vote, du lobbying, d’un débat télé, etc.
- T3, la prise de décision par ces mêmes acteurs qui va légèrement modifier (ou pas) les prérequis de T1 et les rendre encore plus démocratiques (dans l’idéal).
Cette boucle, qui se répète en permanence, fait évoluer la démocratie selon les attentes des individus.
Les prérequis démocratiques
Les prérequis du T1 sont au nombre de neuf :
- La santé est nécessaire à l’épanouissement des citoyens, elle doit donc être considérée comme un prérequis à la démocratie.
- L’éducation est indispensable pour que les individus puissent raisonner, imaginer, et créer, mais aussi pour qu’ils sachent communiquer respectueusement avec les autres.
- Le niveau de vie est important à prendre en considération, car il conditionne l’accès aux autres prérequis. Les individus pauvres préfèreront consacrer leur temps à travailler plutôt qu’à s’engager bénévolement dans une cause politique, par exemple.
- L’absence de corruption au sein de l’Administration : les fonctionnaires sont indispensables à la mise en œuvre des services publics, mais ils ne doivent pas accaparer le pouvoir politique au détriment des citoyens.
- L’intégrité électorale est atteinte lorsque les citoyens sont réellement capables d’exprimer leurs préférences à travers leurs représentants élus, ce qui passe par un ensemble de sous-prérequis : liberté d’expression, accès à l’information, liberté de la presse, pluralité de partis politiques, etc.
- La protection des droits fondamentaux : égalité des citoyens devant la loi, droits des minorités face à la majorité, séparation des pouvoirs, etc.
- La participation se manifeste par l’engagement de tous les individus, quelles que soient leurs positions dans les structures sociales, dans le processus politique (le vote, notamment).
- La délibération lors des prises de décision doit satisfaire à certaines conditions, de telle sorte que le choix soit raisonné, s’appuie sur des arguments, et tend à satisfaire l’intérêt général plutôt que l’intérêt personnel des décisionnaires.
- L’absence de structures culturelles inégalitaires signifie l’absence de pratiques (patriarcat, racisme, etc.) qui avantagent certains individus de la société au détriment des autres.
Mesurer la démocratie réaliste
Méthode
Maintenant que la démocratie réaliste est définie, on peut analyser à quel point nos systèmes politiques en sont proches ou, au contraire, éloignés. Pour réaliser cette mesure, l’auteur s’appuie sur divers jeux de données :
- L’indice de développement humain de l’ONU contient des composantes relatives à la santé, l’éducation et le niveau de vie, il est donc utilisé pour mesurer ces prérequis.
- L’institut V-dem élabore des indices sur la corruption, l’intégrité électorale, la protection des droits fondamentaux, la participation et la délibération.
- Le prérequis sur les structures culturelles n’est pas mesuré, faute de données.
- Enfin, ce qui peut être considéré comme les retombées démocratiques des différents systèmes politiques, à savoir l’égalité dans la distribution du pouvoir politique est mesuré selon quatre critères également tirés des données V-dem : la richesse, le genre, la groupe social, et la sexualité.
Résultats
L’analyse des données montre que le score d’un pays concernant les prérequis est souvent le même que celui des retombées démocratiques. Cela confirme le schéma T1, T2, T3 : les prérequis influencent les retombées. Cependant, ce n’est pas le cas dans tous les pays. Les États-Unis ou l’Australie, par exemple, ont de bons prérequis démocratiques, mais des retombées moyennes par rapport à d’autres pays tels que le Canada ou la Norvège.
Certains pays, traditionnellement jugés non démocratiques comme la Russie ou la Chine se voient attribuer des scores moyens, car en dépit du manque d’institutions démocratiques, leurs habitants jouissent de relatifs bons prérequis en matière de santé, d’éducation et de niveau de vie.
Cette mesure de la démocratie réaliste n’excuse pas les régimes dictatoriaux, mais elle reconnaît les politiques bénéfiques au développement humain.

Concernant l’évolution de cet indice au cours du temps, l’auteur observe une augmentation des prérequis et des retombées au niveau mondial entre 1990 et 2020. Cependant, cette augmentation ralentit, voire cesse à partir des années 2010 où elle semble avoir atteint un plateau.
Les données sont particulièrement intéressantes quand on s’intéresse aux quatre composantes des retombées en matière d’égalité. Si la progression a été prodigieuse en matière de sexualité, de genre et de groupe social, l’égalité dans l’accès au pouvoir à raison de la richesse a quant à elle diminué sur toute la période de 1990 à 2020.
Conclusion
La théorie de la démocratie réaliste sépare les prérequis démocratiques des résultats concrets du système politique en matière d’égalité.
Cette distinction met en évidence une avancée démocratique mondiale ces 30 dernières années, à l’exception des inégalités de richesse qui pèsent de plus en plus dans le partage du pouvoir entre les individus. Le recul de la démocratie qui est aujourd’hui perçu par de nombreuses personnes n’est donc pas un facteur indéterminé, selon cette approche.
Source
JAMES – Real Democracy: A Critical Realist Approach to Democracy and Democratic Theory (2024)