La lotocratie prendrait-elle de meilleures décisions ?

Dans le chapitre précédent, Alexander Guerrero a démontré en quoi la lotocratie était dotée d’une capacité épistémique (faculté à comprendre le monde qui l’entoure) supérieure à celle de l’élection. Mais la qualité d’un système politique se mesure aussi à l’aune de sa capacité agentielle, autrement dit, la propension de ses agents (les représentants élus ou tirés au sort) à prendre des décisions dans l’intérêt de tous.

Nos démocraties représentatives démontrent une faible capacité agentielle, pour deux raisons principales que nous avons déjà abordées dans les premiers chapitres : la compromission des élus par des intérêts privés et le biais du court terme. Voyons si la lotocratie s’en sort mieux dans ces deux domaines.

La compromission par des intérêts privés

Cette compromission peut prendre deux formes :

  • La compromission financière qui consiste à octroyer des avantages légaux (financement de campagne aux États-Unis) ou illégaux (valise de billets) à un agent afin de lui faire adopter des mesures particulières (potentiellement contre son propre avis) ;
  • La compromission idéologique qui consiste à inciter un maximum d’individus susceptibles de devenir des agents à soutenir une certaine idéologie, par exemple en finançant des programmes de recherche dans de grandes écoles, des conférences sur des sujets spécifiques, des think tanks, etc. Une fois au pouvoir, les agents n’ont pas besoin d’être convaincus, puisqu’ils défendent déjà l’idéologie favorable aux intérêts privés.

La compromission financière

Si la compromission idéologique est regrettable, il est difficile de lutter contre elle, car cela ouvrirait la porte à des débats sensibles sur la liberté d’expression, par exemple. La compromission financière, quant à elle, peut être réduite dans une lotocratie.

Il serait bien plus difficile pour des intérêts privés de corrompre 10 000 députés tirés au sort dont le mandat ne dure que trois ans, plutôt que 400 ou 500 élus qu’il suffit « d’acheter » une fois et de conserver pour le restant de leur carrière (10 ans en moyenne pour un représentant américain). De plus, l’absence de campagne électorale retire une opportunité légale aux intérêts privés pour compromettre les agents, ne laissant plus que des opportunités illégales.

La lotocratie dresse une barrière anti-corruption supplémentaire en garantissant une rémunération élevée aux citoyens tirés au sort, avec la possibilité de retirer cette rémunération si l’on s’aperçoit qu’ils ont bénéficié d’avantages en nature ou de sommes d’argent substantielles pendant ou après leur mandat. En outre, les députés pourraient être incités financièrement à dénoncer les situations dans lesquelles ils soupçonnent un tiers de vouloir les corrompre.

Les intérêts privés auraient également plus de mal à corrompre des députés tirés au sort, car dans la lotocratie il n’existe ni lieux ni moments dans lesquels ils pourraient entrer en contact. À l’inverse, dans nos démocraties électives, la corruption est facilitée par l’ensemble des événements et des discussions informelles qui ont lieu entre acteurs politiques et lobbyistes. Les partis jouent aussi un rôle de premier plan en tant qu’entremetteurs entre le monde privé et le monde politique.

Malgré tout, dans la lotocratie, les intérêts privés pourraient encore promettre des avantages financiers après mandat (un emploi bien rémunéré, par exemple) de manière implicite aux députés qui votent de telle ou telle manière durant les travaux législatifs. Pour empêcher ce phénomène, il est donc nécessaire de rendre les votes anonymes, de sorte qu’il soit impossible pour les intérêts privés d’identifier les députés qui auraient bel et bien voté selon leur consigne.

Les intérêts privés pourraient cependant arriver à leurs fins en biaisant le tirage au sort, d’où la nécessité d’adopter un processus entièrement transparent, comme le tirage du loto par exemple.

La compromission idéologique

Dans le cadre de la lotocratie, la compromission idéologique consisterait à influencer l’opinion des citoyens avant qu’ils ne soient tirés au sort, de telle sorte qu’ils aient des préjugés favorables aux intérêts privés.

Il est toujours plus onéreux et moins efficace de chercher à influencer l’ensemble de la population plutôt qu’un petit groupe de représentants. Toutefois, dans la lotocratie, c’est probablement le seul moyen qui resterait aux intérêts privés d’agir sur la décision publique, il faut donc s’attendre à ce qu’ils agissent d’une telle manière. Cette compromission resterait cependant limitée pour trois raisons.

Tout d’abord, la capacité des citoyens à retenir et assimiler des informations politiques est limitée. En période électorale, ils peuvent être convaincus de voter pour tel ou tel candidat, car cela n’exige pas de comprendre l’intégralité de son programme, en dehors de quelques mesures phares. Mais dans la lotocratie, si les intérêts privés veulent influencer l’opinion publique, ils doivent le faire sujet par sujet, question par question, sans pouvoir passer par un représentant charismatique, ce qui risque de ne pas nécessairement capter l’attention des citoyens pour toutes les raisons déjà évoquées précédemment concernant l’ignorance des électeurs.

Ensuite, même si le message infuse chez les citoyens et qu’ils sont tirés au sort pour faire partie d’une assemblée, ce message risque d’être remis en question avec tous les autres préjugés lors du processus d’apprentissage et au fil des nombreuses délibérations, notamment s’il n’est pas profondément ancré dans leur système de valeur (ce qui risque d’être le cas pour une influence superficielle exercée par les intérêts privés via les médias).

La compromission idéologique peut cependant venir d’autres sources que les médias : les experts, les parties prenantes et les militants chargés d’informer les citoyens tirés au sort lors du processus délibératif. Dans le chapitre sur les experts, nous avons déjà expliqué en quoi cette compromission représentait un risque très sérieux, ainsi que quelques solutions institutionnelles pour essayer d’y faire face. L’objectif, dans la plupart des cas, est de rendre transparente toute tentative de compromission pour que les citoyens ne s’y trompent pas.

Il serait illusoire de penser que ce genre d’influence puisse être entièrement effacée, elle persistera tant qu’il y aura des intérêts puissants pour la financer. En revanche, elle sera bien moins forte dans une lotocratie que dans une démocratie élective.

L’absence de pression électorale

Les élus ne sont pas seulement influencés par des intérêts privés, mais aussi par la perspective de leur réélection. Nous allons voir en quoi la lotocratie échappe à ces problèmes.

Le biais du court-termisme

La tendance des élus à prendre des décisions de court terme et à ignorer les problématiques de long terme a déjà été démontrée dans ce chapitre. La lotocratie fonctionne d’une manière différente : si les citoyens ont effectivement tendance à penser au court terme en priorité et à sous-estimer les impacts d’une décision sur le long terme, leur vision est susceptible d’évoluer au fil des discussions et des auditions des experts qui leur permettent de prendre du recul sur un sujet et de se projeter sur les conséquences qu’une politique prise aujourd’hui pourrait avoir sur les générations futures.

La manipulation émotionnelle

Certains faits-divers, de par l’émotion qu’ils suscitent (la peur, généralement) au sein de la population, peuvent être utilisés par les élus afin de justifier telle ou telle politique populaire (qui joue en faveur de leur réélection) qui n’est pas forcément bénéfique ou efficace dans l’absolu, car elle ne s’appuie que sur des émotions, et pas une analyse rigoureuse de la situation. Ce genre de cas se retrouve notamment sur les sujets liés à la criminalité, l’immigration, la défense ou encore la religion.

Encore une fois, la lotocratie échappe à ce problème grâce au long processus d’apprentissage et d’information qui permet aux citoyens tirés au sort de ne pas agir uniquement par le prisme de leurs émotions, mais aussi à la lumière des faits. Ils ressentiront certes une pression de la part de leurs concitoyens quand ils seront de retour dans leur communauté, mais plutôt que de chercher à attiser cette peur, ils essayeront de les rassurer en transmettant ce qu’ils ont appris et en leur proposant des réponses politiques adaptées et réfléchies.

La logique partisane

Les élections mettent les partis politiques en compétition, ce qui a tendance à scinder la population autour de ces partis. Nous avons déjà expliqué dans ce chapitre en quoi cela engendrait des conséquences épistémiques négatives (accroissement de l’ignorance des électeurs), mais il faut aussi dénombrer des effets négatifs sur la capacité agentielle des systèmes politiques. En effet, lorsqu’un parti est majoritaire dans les institutions, il a tendance à appliquer son programme sans tenir compte des autres formations politiques, alors même que leur avis représente une part non négligeable de la population.

Dans la lotocratie, toutes les voix sont entendues sur chaque sujet. De véritables discussions ont lieu entre les citoyens tirés au sort, même s’ils ne s’identifient pas à la même idéologie. Les décisions adoptées sont constructives et cherchent le consensus (même si ce n’est pas toujours possible), ce qui est plus susceptible de satisfaire l’intérêt général que dans un système électoral basé sur la compétition des idées et la diabolisation de l’adversaire.

Conclusion

La lotocratie, parce qu’elle est mieux protégée que la démocratie élective en matière de corruption, qu’elle souffre moins de la compromission idéologique, qu’elle n’est pas atteinte par le biais du court-termisme, que ses représentants ne sont pas tentés de tirer parti des émotions de la population et qu’ils ne sont pas sous l’emprise de partis politiques, démontre une capacité agentielle comparativement supérieure à celle de la démocratie représentative.

Source

GUERRERO – Lottocracy, Democracy without elections : Lessening distortion, improving agential performance (2024)

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