La lotocratie peut-elle dépasser l’ignorance des citoyens ?

Précédemment, nous avons vu que l’ignorance des citoyens était à l’origine d’une grande partie des défaillances des démocraties représentatives, notamment leur capacité épistémique (capacité à comprendre le monde qui les entoure).

Maintenant que le système de la lotocratie a été détaillé, il convient de se demander en quoi il ferait mieux que la démocratie représentative face au problème de l’ignorance des citoyens.

Un processus d’apprentissage

Les citoyens tirés au sort dans les ATASS passent par une période de formation initiale, puis par un processus d’information à chaque nouveau projet de loi mis à l’étude. Ce processus comprend notamment des auditions d’experts, de militants et de parties prenantes. Chaque ATASS étant consacrée à thème législatif, les députés ont l’occasion d’augmenter considérablement leur niveau de connaissance dans ce domaine, bien plus que n’importe quel électeur ou élu (ceux-ci n’ont pas le temps de se consacrer aussi pleinement à un domaine de compétence, puisqu’ils ont une fonction généraliste – si l’on omet les commissions parlementaires).

Ce temps réservé à l’apprentissage est amplifié par la délibération en petits groupes qui permet de mieux diffuser les connaissances acquises par les uns et les autres tout en favorisant le partage d’expériences personnelles en rapport avec le sujet abordé.

Toutes ces nouvelles sources de connaissance sont de nature à contrecarrer l’ignorance initiale des citoyens et des préjugés qui en découlent.

Un échantillon représentatif

La capacité épistémique de la lotocratie est aussi renforcée du fait de la représentativité démographique des citoyens tirés au sort : l’ensemble de la société participe au processus politique, pas seulement une élite dont les vécus et les biais se ressemblent et qui ne représente qu’une petite fraction de la société.

Ceci entraîne trois avantages distincts : une plus grande diversité de connaissances et d’expériences au sein de l’assemblée, une meilleure représentation des intérêts de chaque strate de la population et une plus grande diversité dans la manière de raisonner, d’aborder les problèmes et de les résoudre (intelligence collective). Tout ceci permet aux citoyens tirés au sort d’identifier les questions politiques d’ordre moral avec plus de précision qu’un groupe d’élus qui est souvent homogène et qui n’est lié que par un mandat fragile pour représenter les intérêts de ses électeurs, comme nous l’avons déjà démontré.

Ce qu’un individu comprend du monde qui l’entoure dépend pour grande partie de sa position sociale. Un individu qui est né et a grandi dans un milieu aisé ne pourra jamais savoir aussi bien qu’une personne défavorisée quels sont ses problèmes. Il en va de même pour d’autres catégories, par exemple, pour les hommes et les femmes, ou les personnes victimes d’une discrimination dont l’existence n’est pas connue par tous. On comprend donc l’intérêt d’agréger un maximum d’individus différents pour combler les angles morts de chacun et aboutir à une meilleure compréhension globale de l’état de la société.

Mais ces catégories ne sont pas homogènes. Prenons par exemple le cas de l’ingénierie aéronautique : on pourrait se dire que les ingénieurs qui y travaillent se ressemblent tous à peu près en termes de connaissances techniques sur leur métier. Pourtant, des anomalies peuvent se glisser dans ce groupe, par exemple un ingénieur pistonné qui travaille dans l’entreprise de sa famille et qui n’y connait pas grand-chose en mécanique. En dehors du groupe, on peut aussi tomber sur un passionné d’aéronautique qui a de grandes connaissances sur le sujet sans être ingénieur. Et puis il y a d’innombrables spécialisations : aérodynamique, propulsion, matériaux, avionique, automatisation, etc. Les ingénieurs d’une spécialité n’ont pas toutes les connaissances des ingénieurs des autres spécialités. Le même genre de nuance s’applique donc aux catégories sociales énumérées précédemment, il ne s’agit pas d’essentialiser les individus en les rapportant à quelques attributs, mais de reconnaître qu’ils partagent la plupart du temps des expériences en commun qui elles-mêmes façonnent leur opinion et leurs valeurs qui méritent d’être partagées avec le reste de la société.

L’incompétence technique

Le fait que les citoyens tirés au sort n’aient pas été choisis pour leurs compétences (contrairement aux élus) soulève un certain nombre de problèmes épistémiques.

Tout d’abord, certains craignent que le niveau intellectuel des citoyens tirés au sort soit globalement insuffisant pour remplir leur mission. Les élus ne sont certes pas parfaits, mais le filtre de l’élection garantit qu’ils aient un minimum de capacités cognitives (en dépit de quelques contre-exemples notables). S’il est vrai que les élus sont généralement mieux diplômés que le reste de la population, il ne faut pas oublier que le niveau d’éducation dépend souvent du milieu social et qu’il ne présume pas d’une meilleure intelligence : beaucoup de femmes et d’hommes politiques américains sont certes issus de grandes universités, mais avec des résultats parfois catastrophiques (Reagan, Bush [fils], Al Gore, Kerry, Major, Corbyn, Trump, Biden). Il faut aussi reconnaître que l’élection peut avoir pour effet de sélectionner des individus brillants, comme cela a notamment été démontré en Suède.

Peut-être que les citoyens tirés au sort sont moins intelligents que des élus (si tant est que cette intelligence puisse être mesurée), mais cela n’a que peu d’importance, car ils n’agissent pas individuellement, mais collectivement, via la délibération en petits groupes. Et nous avons déjà longuement expliqué en quoi l’intelligence collective qui caractérise ces groupes est de nature à égaler, voire supplanter celle des élus.

Au-delà de cette question d’intelligence, on peut s’inquiéter du manque de connaissance et d’expérience des citoyens tirés au sort en ce qui concerne le droit, l’économie, les institutions, etc. Ces critiques sont probablement vraies dans le cadre d’une assemblée généraliste ; or, ce n’est pas le cas de la lotocratie qui est divisée en 20 ATASS. Ce fonctionnement a justement pour but de favoriser le développement de compétences spécifiques, de telle sorte que les députés tirés au sort soient aussi bien informés, voire mieux informés que des élus appartenant à une commission parlementaire équivalente.

Enfin, on peut supposer que dans un monde sans élection, les citoyens se désintéresseraient de la politique puisqu’ils n’auraient plus besoin de voter. Sauf qu’en réalité, aujourd’hui, ce n’est pas tant à la politique que les citoyens s’intéressent qu’aux candidats. Or, écouter ces candidats peut avoir pour effet de réduire les connaissances globales des citoyens sur la politique, car les informations délivrées sont souvent biaisées, trompeuses ou minutieusement sélectionnées pour servir les intérêts de la campagne. En outre, les citoyens seraient invités à participer au processus politique dans la lotocratie sous la forme de propositions formulée auprès des ATASS, que ce soit par des pétitions ou en participant aux réunions publiques organisées par les députés quand ils rentrent chez eux. Tout cela est de nature à susciter l’intérêt d’une partie de la population pour les questions politiques.

L’incompétence politique

Au-delà des compétences techniques, on peut se demander si les citoyens tirés au sort ne manqueraient pas de compétences politiques. Pour essayer d’y voir plus clair, il faut commencer par définir ce que serait un expert de la politique.

L’analyste politique est un expert qui est informé sur le fonctionnement, les règles ou l’histoire des systèmes politiques, la communication politique, la science politique, la psychologie politique, etc. Cet analyste est doué pour répondre à la question « comment les décisions sont-elles prises ? », mais ils sont moins doués pour répondre à la question « quelles décisions devraient être prises ? », ce qui est plutôt le rôle de l’expert politique normatif. Ceci est encore différent des acteurs politiques effectifs qui sont doués pour faire adopter des mesures, que celles-ci soient ou non dans l’intérêt général.

Nous avons déjà dit que les intérêts privés avaient une influence considérable sur la sélection des élus. Ils ont besoin d’acteurs politiques effectifs capables de prendre des mesures dans leur intérêt, pas d’experts politiques normatifs qui pourraient être amenés à prêcher d’autres solutions.

Mais la lotocratie est-elle capable de sélectionner ces fameux experts politiques normatifs ? La réponse est non, car aucun expert de cette sorte n’existe. Être capable de prendre les bonnes décisions nécessiterait de nombreuses choses : être un analyste politique, avoir une connaissance parfaite de toutes les questions politiques d’ordre moral qui se posent, avoir une connaissance parfaite de tous les sujets concernés par ces questions, être au courant de ce que pensent et veulent toutes les strates de la société et, compte tenu de toutes ces informations, être capable de prendre une décision juste et morale.

En revanche, les citoyens tirés au sort ont conscience de ne pas être des experts politiques et font tout pour combler leurs lacunes en s’informant auprès d’experts, de parties prenantes, de militants et de la population en général. À l’inverse, les élus sont pour la grande majorité persuadés d’être des experts politiques, manquent d’humilité et, de ce fait, sont moins susceptibles de devenir ce qu’ils prétendent être. Leur expertise n’est attestée que dans les domaines de la lutte pour le pouvoir et la capacité à convaincre les électeurs du bien-fondé de leurs décisions.

Conclusion

Grâce à un processus d’apprentissage rigoureux, une spécialisation des assemblées et leur représentativité démographique, les citoyens tirés au sort ont toutes les raisons d’avoir les outils épistémiques nécessaires pour surmonter leurs incompétences techniques et politiques individuelles, tant et si bien qu’ils ont toutes les chances d’égaler ou de surpasser les élus dans la plupart des domaines.

Source

GUERRERO – Lottocracy, Democracy without elections : Overcoming ignorance, improving epistemic performance (2024)

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