Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, l’ignorance des électeurs entraîne de sérieux dysfonctionnements dans nos démocraties représentatives. Selon Alexander Guerrero, il y aurait globalement deux façons de résoudre ce problème : soit en améliorant l’éducation des citoyens, soit en réformant le secteur médiatique. C’est à cette dernière proposition que nous allons nous intéresser dans ce chapitre.
- Comment évaluer les systèmes politiques ?
- Ignorance des électeurs et démocratie
- Médias et démocratie
- Militantisme et démocratie
- Les dysfonctionnements de la démocratie représentative
- Peut-on sauver la démocratie élective ?
- Les usages limités du tirage au sort en politique
- La lotocratie
- Les experts et le tirage au sort
- La délibération en lotocratie
- Les Assemblées tirées au sort spécialisées
- La lotocratie peut-elle dépasser l’ignorance des citoyens ?
- La lotocratie prendrait-elle de meilleures décisions ?
- La lotocratie est-elle démocratique ?
- Comment faire une révolution lotocratique ?
Réseaux épistémiques et pseudo-environnements
S’il est si difficile de s’informer convenablement, c’est notamment parce que les problèmes que nos systèmes politiques s’efforcent de résoudre impliquent des notions complexes, intriquées les unes dans les autres. Une réforme du secteur de la santé, par exemple, va aussi toucher les secteurs du travail, des infrastructures, de l’industrie, etc. Un citoyen qui souhaiterait comprendre les enjeux de cette réforme ne devrait donc pas seulement se documenter sur la santé, mais aussi sur le système économique et social dans son ensemble.
Les citoyens qui essayent de mener consciencieusement ce travail doivent faire le tri entre les différentes sources d’information, juger de leur fiabilité et de leur pertinence, tout ceci par le prisme de leur propre expérience, de leur éducation, de leur milieu social et de leurs préjugés sur la question à étudier. Chacun se construit donc son propre réseau informationnel, avec des experts de confiance et des canaux médiatiques favoris. Ce réseau épistémique évolue au cours du temps et finit par modifier certains de nos préjugés dans un processus dynamique.
Nous percevons le monde comme un « pseudo-environnement » qui s’accorde à nos préjugés, mais qui n’est qu’une fiction par rapport au véritable environnement dans lequel nous vivons, bien trop vaste et complexe pour être perçu et compris dans son intégralité.
Le filtre du divertissement
L’émergence de nouveaux médias populaires comme la télévision ou les réseaux sociaux ont profondément changé la manière dont les citoyens construisent leurs réseaux épistémiques. L’accessibilité et l’abondance des informations a conduit les citoyens à ajouter un nouveau filtre dans leur réseau épistémique, celui du divertissement. Pour être consultée, une information ne doit pas seulement être juste, ni même pertinente, mais divertissante. La raison première pour laquelle nous regardons des médias de masse n’est pas de nous informer, mais de nous amuser et de prendre du plaisir. C’est le cas même des chaînes d’information en continu : le ton des journalistes, la mise en scène sur le plateau et la musique palpitante sont faits pour capter notre attention et nous divertir.

Le phénomène est le même sur les réseaux sociaux, où nous construisons notre pseudo-environnement de manière très concrète en nous abonnant aux experts et aux sources d’informations qui, d’une part, s’accordent à nos préjugés et, d’autre part, nous divertissent. Les algorithmes de recommandation qui composent nos fils d’actualités ne sont pas conçus pour nous informer, mais pour nous captiver.
Les informations qui nous parviennent doivent donc passer par le filtre du divertissement : si elles ne sont pas suffisamment plaisantes à entendre, il y a peu de chances que l’on s’y attarde.
Les impacts sur le système médiatique
La plupart des citoyens ont à cœur de s’informer, ils ont conscience qu’il s’agit d’une condition essentielle au bon fonctionnement de la démocratie. De nombreuses personnes justifient d’ailleurs les nombreuses heures qu’elles passent chaque jour à naviguer sur les réseaux sociaux ou à regarder la télévision par la nécessité de s’informer.
Le problème ne vient pas de l’offre médiatique qui serait appauvrie, car il existe souvent des contenus et émissions où la qualité de l’information est élevée, mais de la demande qui exige une information plus digeste, quitte à ce qu’elle soit de mauvaise qualité. Le spectateur est plus attentif s’il peut s’identifier à l’objet de l’information, ce qui favorise les sujets portés sur des personnes (un responsable politique, une célébrité, des terroristes, etc.) que ce soit pour les haïr ou les aduler, au détriment de questions plus abstraites (une réforme du secteur de la santé, par exemple).
Pour qu’un public le plus large possible s’intéresse à une information, celle-ci doit suivre un ensemble de règles :
- ne pas être ou paraître ennuyeuse ;
- ne pas remettre en question les préjugés du public ;
- être accessible à tous, sans aucun prérequis en matière d’éducation ;
- être simple à comprendre, excluant les raisonnements sophistiqués et la construction d’hypothèses ;
- être basée sur n’importe quelle source fraîche, même non vérifiée, afin de rester dans la course à l’actualité.
Il ne s’agit pas de règles formelles, mais de ce que les médias de masse doivent respecter s’ils espèrent conserver leur audience.
Dans le domaine politique, cela se traduit par la focalisation de l’attention sur une poignée de représentants ou de candidats très exposés médiatiquement. Les citoyens peuvent facilement développer des opinions très tranchées concernant ces personnes en raison de scandales ou de la façon dont ils humilient leur adversaire au cours d’un débat. Ceci occulte non seulement le reste des représentants politiques peu médiatisés (notamment en période de campagne électorale), mais aussi et surtout les problèmes d’ordre moral auxquels la société est confrontée et qui demeurent parfois invisibles.
La massification des médias a aussi entraîné un mouvement de concentration : la plupart des journaux et des chaînes de télévision locales disparaissent ou sont rachetés par une poignée de grands groupes médiatiques. Aux États-Unis, 90 % des médias sont contrôlés par seulement six entreprises, elles-mêmes détenues par une quinzaine d’actionnaires majoritaires. Ceci s’explique exactement comme dans l’industrie du cinéma : le public est davantage attiré par les grosses productions centralisées que par les films à petit budget moins spectaculaires. Seuls les grands groupes médiatiques peuvent avoir des plateaux modernes et se payer les meilleurs animateurs du marché.
Des solutions ?
Si le problème ne vient pas des médias eux-mêmes, c’est qu’il vient de nous. Mais comment réussir à se passer du filtre du divertissement ? La plupart d’entre nous ne sont pas conscients d’avoir un réseau épistémique qui contient des filtres et des biais. Et même quand on en prend conscience, il est très difficile de le changer, de le « déconstruire ».
Pour l’auteur, il n’y a aucune chance de voir les citoyens mener ce travail, tout simplement car ils ont peu d’intérêt à le faire : remodeler la façon de s’informer et de voir le monde est une tâche fastidieuse et peu gratifiante, car en définitive, la voix d’un électeur, même extrêmement bien informé, comptera autant que celle d’un électeur peu informé.
Une autre manière de régler le problème reviendrait à interdire les médias de masse et leurs informations parcellaires, partisanes ou déformées. Mais, bien évidemment, cela poserait un autre problème qui est celui de l’atteinte à la liberté d’expression.
D’une façon moins radicale, on peut imaginer des chaînes publiques, comme la BBC au Royaume-Uni ou France télévision en France. Loin des pressions du marché, ces chaînes peuvent proposer des programmes avec des informations de meilleure qualité, moins centrées sur le divertissement à tout prix. Mais la pratique montre que ces chaînes ne fonctionnent pas idéalement. Elles font régulièrement l’objet de critiques quant à leur potentiel lien avec le gouvernement et leur utilisation comme un outil de propagande. Et, même si elles ne sont pas directement soumises aux pressions du marché, elles sont tout de même dépendantes de leurs audiences et doivent suivre les tendances du marché pour rester dans la course, sans pour autant renier leur éthique journalistique, ce qui relève parfois d’un équilibre difficile à atteindre.
Conclusion
La démocratie représentative a besoin de médias de qualité, critiques et apartisans, malheureusement il n’en existe aucun qui atteigne les niveaux d’audience des médias de masse.
En répondant au besoin de divertissement des spectateurs, les médias privés proposent du contenu appauvri qui ne nous aide pas à nous représenter le monde politique tel qu’il est, avec ses nuances et ses questions d’ordre moral.
Et si l’on cherche à remplacer les médias privés par des médias publics, on crée le risque tantôt d’écorner la liberté d’expression, tantôt de donner un outil de propagande au gouvernement.
La démocratie représentative se retrouve donc piégée dans une impasse en ce qui concerne les médias et l’ignorance des électeurs. Ce dysfonctionnement majeur est une raison de plus pour chercher à changer de système politique.
Source
GUERRERO – Lottocracy, Democracy without elections : Bad press (2024)