La démocratie liquide

Définition

La démocratie liquide est un concept apparu dans les années 2000 qui consiste à modifier en profondeur la manière dont le système électoral fonctionne. Ses caractéristiques sont les suivantes :

  • Dès qu’une décision publique doit être prise – l’adoption d’une proposition de loi, par exemple –, un vote est organisé.
  • Au cours de ce vote, les électeurs peuvent soit voter directement, soit déléguer leurs droits de vote à un autre électeur à qui ils font confiance, car ils n’ont pas le temps de réfléchir à la question. Un électeur qui reçoit des droits de votes peut à son tour les déléguer à un autre électeur. En bout de chaîne, certains citoyens, reconnus pour leur expertise, peuvent accumuler beaucoup de droits de vote et agir avec autant d’influence qu’un représentant élu classique.
  • En principe, la délégation se reconduit de manière tacite, mais à tout moment, les électeurs peuvent y mettre fin de manière à récupérer leur droit de vote, soit pour l’exercer directement, soit pour le déléguer à un autre représentant.
  • La délégation est « à la carte », c’est-à-dire que l’électeur peut choisir le ou les pouvoirs qu’il choisit de déléguer et ceux qu’il souhaite conserver (un médecin pourrait par exemple choisir de voter directement pour tous les sujets qui concernent la santé et déléguer son droit de vote dans les autres cas).

La complexité du scrutin rend nécessaire l’utilisation d’une plate-forme informatique, c’est pour ça qu’il s’est développé assez tard dans l’histoire de la science politique et des modes de scrutin.

En théorie, les avantages d’un tel système sont de donner un maximum de liberté aux électeurs tout en maximisant l’efficacité du système politique grâce à une délégation pertinente des droits de vote au sein de la population et des experts.

Plusieurs organisations politiques utilisent la démocratie liquide en leur sein, notamment le Parti pirate allemand, et militent pour leur usage à la place des modes de scrutin traditionnels.

La démocratie liquide, en raison de sa conception, est à mi-chemin entre démocratie représentative et démocratie directe. Ce sont les citoyens qui, individuellement, font le choix de déléguer ou pas leur souveraineté à des représentants. Elle résout le problème de l’impossibilité matérielle d’organiser un système politique autour de l’idéal de la démocratie directe (qui nécessiterait de faire participer tous les citoyens à toutes les décisions), tout en assouplissant la démocratie représentative et en permettant à une large gamme de représentants (pas uniquement des politiciens de carrière) d’exercer le pouvoir.

À quoi ressemblerait un parlement liquide ?

Comme son nom l’indique, la démocratie liquide est fluide. Il n’y a plus de parlement avec des sièges fixes, les représentants sont amenés à changer pour chaque question mise au vote. Cela diffèrerait grandement de nos systèmes actuels où les élus restent en place pour quatre ou cinq ans sans que leurs électeurs aient la possibilité de les révoquer en cours de mandat.

Le nombre de représentants d’un parlement liquide n’est pas fixe, puisqu’il dépend des choix des citoyens de déléguer ou non leur droit de vote. Certains représentants auraient cependant plus de droits de vote que d’autres selon le nombre de délégations reçues.

Dès lors, on comprend que l’activité d’un parlement liquide ne peut plus se dérouler dans un hémicycle traditionnel, elle doit être organisée sur une plate-forme informatique capable d’accueillir des milliers, voire des dizaines de milliers de représentants, sans compter les citoyens qui décident de voter en leur nom propre.

La démocratie liquide est-elle vraiment démocratique ?

La démocraticité, telle que définie par l’auteure, se compose de deux éléments fondamentaux : l’inclusivité et l’égalité. Le critère d’inclusivité est en principe rempli, puisque la démocratie liquide permet à n’importe quel citoyen de devenir un potentiel représentant, au minimum de sa propre voix. L’égalité, quant à elle, est assurée dès lors que chaque citoyen dispose d’un droit de vote identique.

Il n’y a pas de compétition entre candidats, puisque tout le monde peut devenir représentant, ce qui supprime les barrières à l’entrée que l’on retrouve dans les élections traditionnelles (telles que l’argent, le réseau ou le charisme).

Cependant, tous les représentants ne se valent pas, certains ont plus de voix que d’autres. Il est probable que les délégations se concentrent sur un faible nombre de représentants qui, par leur expertise et leur exposition médiatique, apparaîtront comme des choix raisonnables. On peut donc supposer que l’élite politique ressemblera globalement à celle d’aujourd’hui, à la différence près que le statut d’élu n’existera plus et qu’il sera nécessaire de mener un métier en parallèle des fonctions politiques. Ainsi, le critère d’inclusivité n’est en réalité que partiellement atteint.

Les défenseurs de la démocratie liquide sont conscients de cette faille et cherchent à la combler en jouant sur les modalités du scrutin. Certains proposent par exemple de ne pas limiter le nombre de délégations successives (parfois restreintes à une seule itération) pour que les citoyens accordent leur droit de vote à des personnes qu’ils connaissent plutôt qu’à de lointaines figures médiatiques. De même, l’idée d’octroyer plusieurs droits de vote aux citoyens leur permettrait de ne pas voter uniquement pour des célébrités politiques.

En outre, le fait que les citoyens puissent à tout moment reprendre leur vote en main constitue une protection contre une éventuelle dérive oligarchique du système politique.

Le grand nombre de représentants pose le problème de la délibération. Comment les représentants peuvent-ils discuter d’un projet de loi à 15 000 ou 25 000 ? Aucune plate-forme informatique ne le permet à l’heure actuelle. Il faudrait soit déléguer la délibération à une autre instance (une assemblée tirée au sort, par exemple), ou reconstituer un parlement physique avec les plus gros représentants. Et quand bien même cette délibération aurait lieu, il est difficile de savoir comment organiser un débat avec des personnes dont le poids politique est radicalement différent (une piste envisageable est une limitation du temps de parole proportionnelle aux droits de vote).

Conclusion

La démocratie liquide propose un changement de paradigme dans la façon d’appréhender le droit de vote. Elle promet une plus grande liberté de choix et offre des perspectives alléchantes.

Toutefois, elle ne s’émancipe pas complètement des défauts de la démocratie représentative (constitution d’une élite politique qui concentre la majorité des droits de vote) et de la démocratie directe (difficulté, voire impossibilité de délibérer entre un grand nombre de personnes).

Comme beaucoup d’outils démocratiques, elle doit être envisagée en complément d’autres modes de représentation comme le tirage au sort et l’auto-sélection.

Source

LANDEMORE – Open Democracy, chapter 5 : legitimacy and representation beyond elections (2020)

Une réflexion sur “La démocratie liquide

  1. Très bon article, comme toujours.
    En effet, le fait que les citoyens puissent reprendre leur vote à tout moment protège des dérives, mais cela entraine un problème technique pour lequel il n’existe pas de solution clef en main à ce jour à ma connaissance :
    Comment retirer une voix à un représentant tout en garantissant l’anonymat du vote ?
    Il faut pouvoir identifier que telle personne a bel et bien délégué sa voix à untel, sans savoir qui est la personne qui a délégué. Un moyen simple serait de refaire un vote global, mais cela exclu donc le report tacite de la délégation. Il existe des pistes de réflexion sur cette question, par l’utilisation de token et de cryptographie, mais l’anonymat de ceux-ci dépend en fait de la puissance de calcul des machines. Puissance que l’on peut difficilement évaluer à l’air du cantique, sans parler des évolutions futures de cette puissance. Si l’on ajoute à ça les problèmes infalsifiabilité du vote (faciles à régler, mais augmentant considérablement la problématique de l’anonymat), le fait de pouvoir agir sur un vote anonyme passé est un véritable casse-tête informatique.

    Si quelqu’un a la solution, qu’il propose ses compétences ici :
    https://www.ric-france.fr/plateforme#recrutement

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